Chronologie d’un effondrement émotionnel

Il y a des moments que les autistes connaissent très bien et redoutent plus que tout: les effondrements émotionnels.

ohmygod

Cela arrive pour de multiples raisons qui varient en fonction de chaque personne. En ce qui me concerne, les changements brusques et non-souhaités et la déception sont de gros déclencheurs. Les effondrements émotionnels prennent différentes formes en fonction de la situation mais en général ça se passe comme ça:

–  Un grand sentiment de vide s’installe sournoisement. Je ne ressens plus rien. Je suis un légume.

–  Je ne m’alimente plus, et cela pendant plusieurs jours. Je n’ai même pas faim, je perds tout lien sensoriel avec mon corps. Sauf peut-être l’odorat, au bout d’un moment je sens quand même que je devrais prendre une douche.

– Je ne sors plus de chez moi pendant des jours. Je pense que si je me laissais aller, si je n’avais pas un minimum d’obligations sociales, cela pourrait durer des semaines.

– Mon ordinateur est mon meilleur ami. Je ne communique avec personne, mais je regarde des trucs super nuls en streaming et lis des blogs BD.

– Je dors au moins 15h par jour. Être réveillée m’emmerde parce que je suis consciente. Je préférerais dormir, ne pas être vivante.

– Vu que je ne ressens rien, je me fais mal, pour au moins sentir si je suis encore vivante ou un truc dans le genre. Manque de bol, je suis hyposensible à la douleur externe. Alors oui, parfois c’est pas joli-joli.

– Je ne réponds évidemment plus aux appels ni aux SMS. Je fais semblant de ne pas être là si on sonne à ma porte. Socialement, pendant quelques jours, je n’existe plus.

– Je pense à la mort, et de manière plutôt sereine d’ailleurs. Dans ces moments-là, j’envie les gens qui meurent de manière douce et paisible. Les gens qui ne se ratent pas. Je me pose la question de comment faire pour ne pas traumatiser ceux ou celles qui retrouvent le corps. Comment s’assurer que ton animal domestique ne te bouffera pas. Des trivialités dans le genre. Je n’ai jamais envisagé sérieusement le suicide ni même fait une tentative, je précise pour les alarmistes.

– Je fume des clopes à longueur de journée et ne bois que du chocolat chaud.

Et puis, un jour, je retrouve des sensations. Je ressens à nouveau mon corps, c’est douloureux et en même temps merveilleux. Je renais de mes cendres -ou plutôt du canapé- je ferme mon ordi, j’ouvre la fenêtre pour aérer. Je commence à faire la vaisselle, à ranger, faire le ménage, jeter des ordures  à la poubelle, à laver les draps. Je quitte mon pyjama et prends une douche, mets des habits propres et vais faire quelques achats pour remplir le frigo. Je reprends contact avec le monde, petit à petit. Je réponds aux sms, rappelle les gens. Puis je quitte mon logement, mon cocon, pour repartir affronter la vie en commençant par un apéro au soleil, entourée de personnes que j’aime malgré mon semblant d’indifférence, et qui attendaient mon retour à la vraie vie sans me juger.

soleil

5 réflexions sur “Chronologie d’un effondrement émotionnel

  1. LOL, tu as dépeint mon portrait, mais c’est un peu ça presque tous les weekend.

    J’me laisse aller, desfois je pleure (pourquoi?) IDK.

    Puis le lundi, je me resociabilise, après vider mon cendrier.

  2. Oui! Et honnêtement j’ai de la chance d’avoir eu un parent avec moi et un contexte pas totalement inconnu. Car ça aurait pu très mal tourner.

    Mais j’aime bien mon boulot. Juste desfois tout est chiant. Le bruit. Les gens qui marchent vite. Le téléphone. Desfois c’est le travail. ^_^

  3. Je crois que j’ai la chance, aujourd’hui, de ne plus connaître ça avec tant de force. Je me considère actuellement en phase larvesque, ce depuis trois semaines, mais j’arrive quand même à communiquer, avancer dans mes projets et avoir une hygiène convenable ; tout en sentant mon cœur comprimé, en ayant faim mais du mal à manger, en devant rester plus longtemps au lit. Il faut que je fasse gaffe à courir un peu pour que la machine persiste — j’ai beaucoup de mal à me lancer mais parfois j’y arrive —, et à ne pas me laisser aller à m’astiquer plus que d’habitude, ce qui a tendance à dérégler la machine encore davantage. Une fois, après une séance, j’ai même fait quelques secondes de coma en tentant de me lever parce que putain ça fait chier de croupir au lit en milieu de journée ; il aurait fallu que je force ma respiration qui ne se lance plus d’elle-même pour éviter de m’écrouler deux fois en deux minutes, inconscient.
    Mon esprit n’est pas vide ; je suis alimenté de beaucoup d’anxiété, j’ai une énergie intellectuelle qui veut qu’on s’occupe d’elle ; sauf que j’ai d’autres responsabilités.

    > j’envie les gens qui meurent de manière douce et paisible

    Même ça, ça ne m’arrive presque plus ; juste parfois, je me redis : « mais à quoi ça sert de vivre comme ça ? »

    > Je me pose la question de comment faire pour ne pas traumatiser ceux ou celles qui retrouvent le corps.

    Ou la question inverse, ambivalence faisant. Quoique l’inverse c’était plutôt dans des cas de perdition avec colère noire, à l’époque où je pensais que les gens comme moi, si bon Dieu il y en avait (les pauvres), ne pouvaient pas accéder à des situations de liberté, d’indépendance et de bonheur ; on les retrouvait plutôt éteints au fond des hôpitaux avec psychotropes divers.

    > Comment s’assurer que ton animal domestique ne te bouffera pas.

    Mmh, je manque peut-être d’originalité mais ça ne m’a jamais traversé l’esprit. Boh, si mon chat pouvait prendre plaisir à me dévorer une fois défunt j’en serais plutôt enjoué. Mais je pense qu’il m’aime trop et a trop de croquettes. Je suis son principal fournisseur de gratouilles de bonne qualité.
    Vers mes dix ans, mon père a dit une fois qu’il rêvait de mourir et qu’on l’enterre dans le jardin de sorte qu’il soit dévoré par des vers et que ceux-ci puissent jouir de sa saveur (il l’avait même dessiné en BD il me semble) ; ainsi il générerait du bonheur, quand à cette heure il est seul, son grand frère et son voisin « les deux personnes avec qui j’ai passé le plus clair de mon enfance » se sont suicidés (quatre maisons de suite qui ont élevé un suicidé ; mais dans sa famille on lui expliquait bien : c’est la fatalité), et il doit s’occuper de nous, quatre dépressifs, y compris ma mère qui est irresponsable dans sa gestion de la famille et du foyer.

    > Je ne sors plus de chez moi pendant des jours.

    Ça a pu m’arriver hors de toute phase larvesque. Ça peut permettre de reprendre du poil de la bête après des interactions sociales trop intenses. Avec de bons projets qui me font me sentir fort, je reste accroché toute la journée (j’ai mes parents pour me nourrir fort heureusement). Par contre au bout de trois jours je suis rétabli (ce que j’appelle l’« énergie de distribution » est revenue : je ne peux plus me plaire à me contenter de mettre les choses en ordre comme un autiste ; j’ai besoin de changement, d’un peu de bordel réfléchi), et il faut trouver une occasion de sortir sous peine que de la tristesse fasse surface. J’étais pourtant si bien dans mon cocon…

    > Manque de bol, je suis hyposensible à la douleur externe.

    Moi c’est l’inverse, je serais bien incapable de me mutiler. Par conséquent je reste assez joli il faut croire, ce qui a permis à mon psy de me dire il y a huit mois de ça peu de temps avant que j’arrête de le voir : « Vous croyez que vous êtes Asperger ? Vous savez, ce sont des gens qui connaissent de grandes souffrances… »

    Je commence à me demander si je ne risque pas de t’inquiéter à te montrer qu’il y en a en effet d’autres qui ont connu un peu la même chose que toi. Oh, et puis, tu dois le savoir depuis le temps. D’ailleurs de mon côté ça me fait plus délirer qu’autre chose de te lire — j’en écris des romans — ; tu es mal mais tu es bien déterminée à ce que ça change, et tu sais désormais quelle voie suivre, c’est tout ce qui compte.

  4. Mais bordel, quelle connerie, je ne voulais pas publier en anonyme ! Ma session a expiré pendant la rédaction de mon message et cette interface n’est pas fichue de gérer ça…
    Fais-moi plaisir : déplace le contenu de mon message précédent dans celui-ci, et éradique ce message non signé, tu seras un ange.

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