Cette empathie « trop envahissante »

Je n’ai pas vraiment la tête à écrire un article aujourd’hui. Mais j’ai la sensation que je « dois » le faire. Drôle d’explication, je sais, mais je n’ai pas envie d’aller plus loin dans la réflexion. J’ai BEAUCOUP trop socialisé ces derniers temps pour trouver l’énergie de réfléchir convenablement. Mais j’ai en tête plusieurs sujets qui tournent en boucle.

L’empathie, donc. J’ai ce sujet en tête depuis une conversation où mon interlocuteur était curieux de savoir à quoi je faisais référence quand je la décrivais comme trop envahissante. Vous trouverez sur Internet des tas de plaidoyer pour l’empathie que peuvent ressentir les autistes, le but de cet article n’est pas de s’y ajouter. Je pense plutôt décrire comment ça se passe concrètement chez moi, dans ma tête.

J’ai du mal à connaître les sentiments des autres, c’est vrai. Mais certaines personnes sont plus explicites que d’autres sur leurs sentiments et si j’ai du mal à identifier le sentiment ou l’émotion d’une personne, à partir du moment où cela est fait, je suis en mesure de le reconnaître et de m’y identifier. Et c’est là que ça se corse.

D’autant que je me souvienne, on m’a toujours traité de « glaçon » de par la manière dont je réagissais envers une personne en souffrance. Je me souviens de ce jour où, à 17 ans, j’ai éclaté en sanglots devant une amie qui me renvoyait, une fois de plus, cette image glaciale de moi-même. Elle en était toute retournée. J’ai essayé de lui expliquer à quel point les émotions des autres étaient lourdes à porter, à quel point elles me paralysaient. À quel point j’en arrivais à ne plus vouloir côtoyer des êtres humains pour ne pas me sentir envahie par leurs émotions.

C’est la souffrance qui me bouleverse, notamment. Je ne peux pas voir quelqu’un souffrir sans que sa souffrance m’emporte avec elle. C’est vraiment difficile de mettre des mots dessus, même à froid. Et c’est dur à gérer au moment où ça arrive. De l’extérieur, on pourrait croire que ça ne m’atteint pas, que je suis spectatrice impassible du pathos qui se déroule devant moi. Alors qu’en réalité je suis en panique. Ce n’est pas que je « ressens » ce que l’autre personne vit, mais la savoir en souffrance me renvoie à un tel sentiment d’impuissance, d’injustice et d’incompréhension que je ne peux plus réagir. Avec le temps, j’ai appris qu’il n’y a pas grand chose à faire, à part reconnaître verbalement que ce que vit cette personne est dur. Exit les conseils, les recommandations, les tentatives de solutions pratiques. Ou la culpabilisation (« tu en fais trop », « tu exagères », « moi à ta place… »). Exit la justification quand on est à l’origine de la souffrance, ça ne sert à rien.

On passe notre enfance à voir nos émotions invalidées: « Ce n’est pas grave », « Tu as eu plus de peur que de mal », « Tu as peur pour rien », « C’est un simple caprice ». À l’âge adulte, on continue souvent d’invalider les ressentis d’autrui, on se sent obligé.e de les remettre en question, parce que si on nous a appris que nos ressentis ne valaient pas grand chose, nous estimons encore moins ceux des autres. Et tout cela inconsciemment, bien sûr. Pourtant, il n’est pas vraiment difficile de nommer ce que traverse l’autre (« je sais que tu es frustré.e /en colère /déçu.e ») et de verbaliser notre incapacité à réagir. Mais ce n’est pas ce qu’on nous apprend à faire. Enfin, je ne pense pas. Je n’ai pas encore compris quelle était l’attitude acceptable en société envers quelqu’un qui souffre (est-ce seulement acceptable d’extérioriser sa souffrance?), mais à travers mon vécu je me heurte souvent à des personnes qui veulent absolument se justifier, s’expliquer ou donner des solutions et des encouragements foireux, alors que l’émotion est là et ne demande qu’à être reconnue.

Je suis bien consciente que cette empathie « autistique », donc envahissante, peut-être instrumentalisée pour me faire accepter des comportements toxiques et manipulateurs (pour caricaturer: le mec qui dit « oui je te frappe mais je souffre, tu sais », ah bon bah si tu souffres oké, vas-y frappe-moi tranquille, posey). Il y a un passage qui aborde ce mécanisme sur le blog de Mawy -que-j’adore-d’amour. Je choisis dans ces cas-là de me « déconnecter » de la personne, de ne plus lui permettre d’interagir avec moi, de ne plus être à la merci de mon empathie. C’est un mécanisme drastique mais très efficace.

Je suis consciente que mon expérience ne reflète pas le vécu des autistes du monde entier, après tout chaque personne (autiste ou pas) aurait son mot à dire sur sa manière de vivre l’empathie. Ce qui est indéniable, en revanche, c’est qu’il existe une norme quand à la démonstration d’empathie. Certes norme nous en pâtissons, certes, mais nous contribuons aussi à l’abattre.

4 réflexions sur “Cette empathie « trop envahissante »

  1. Je me suis rendu compte que j’étais dans une période « bulle » où j’ai réussi à « couper » pas mal de lien que j’avais avec les autres, puisque trop de souffrances et de rejets. Trop sensible? L’émotion, chacun la traite comme il le souhaite. Moi c’est difficile, est-ce qu’on pose des mots? ça me donne envie de pleurer, moins j’y pense, mieux je vais, car si je pense trop et que j’y donne de l’attention, je vais engouffrer. Une fois ma maman m’a dit  » Marie, tu prends les choses TROP à coeur, tu es TROP passionnée et gentille, naive et les gens t’utilisent.  »  » Mais tu sais ce qui est bien avec toi? C’est que tu es complète toi.  » . ça me semblait bien, mais je sais pas. TOUT ça pour dire, que je crois que je comprends. ça me ressemble un peu. M’en veux pas de commenter plusieurs de tes articles \o/ je regarde wiggle wiggle wiggle kitty entre chaque lecture. * danse les fesses à l’air *

  2. Bonjour,
    J’ai découvert votre blog via superpépette.
    Merci pour votre description, c’est exactement mon vécu. J’ai peut être un peu plus de facilité pour manifester mes émotions (je me le suis « appris » devant un miroir). Mais pour la violence de l’intensité émotionnelle, c’est vrai. Ce n’est que récemment que j’ai découvert que les NTs expriment souvent beaucoup plus d’émotion qu’ils n’en ressentent.
    Exemple: la colère:
    J’ai un proche qui, à la moindre source d’énervement va manifester certains traits de visage, utiliser certains propos. Ce proche sait que je suis aspie. Nous en avons discuté une fois, et je lui ai expliqué que pour moi, ce qu’il exprimait par son comportement était l’équivalent pour moi d’une rage mortelle.
    Quand nous sommes entre nous nous essayons maintenant de faire des efforts: lui de ne pas exprimer autant de colère et moi de ne pas interpréter ses traits comme de la colère absolue.

  3. > si on nous a appris que nos ressentis ne valaient pas grand chose, nous estimons encore moins ceux des autres

    Euh, tu parles pour les autres, là, pas pour nous ?
    Bon, je dois bien avouer que j’ai du mal à juger la souffrance des autres. Ça ne se juge pas trop, en fait.

    > Je n’ai pas encore compris quelle était l’attitude acceptable en société envers quelqu’un qui souffre

    Ce que j’ai trouvé de mieux : le silence, une considération manifestée rapidement par un regard posé.
    Dans le cas où c’est un proche : l’assistance pour le maintien de l’hygiène de vie — préparation des repas, entretien de la chambre et des affaires de toilette, ménage, etc. —, des temps pour l’écoute sans jugement, la proposition d’activités simples et sans pression — je connais principalement les classiques pour les vieux : promenade, pétanque, tarot ; si on peut utiliser les passions de la personne c’est aussi bien, par exemple dans mon cas : correction orthotypographique, traduction de documents ou d’interfaces logicielles depuis l’anglais, révision de la mise en forme de documents, amélioration de l’ergonomie d’interfaces web, perfectionnement rédactionnel, organisation de code. Quand je suis dépressif, je suis encore apte à faire beaucoup de choses pour ce triste monde, avec un rythme adouci. Faculté particulière offerte par la dépression : je peux dire aux gens que leur code est mal présenté, leur algorithme pas optimal, la structure de leur base de données inadaptée, en me trompant moins que d’habitude — lucidité. En dépression comme en temps normal, le non-autiste aime davantage découvrir de nouveaux contextes — via l’interaction sociale notamment —, tandis que le surdoué s’attache surtout à mettre les choses en ordre. Moi par exemple, je peux trouver tout mon bonheur dans les projets de la fondation Wikimédia.
    Au bout d’un moment, ça repart, la confiance redevient naturelle, plus besoin d’être cartésien, l’efficacité est recouvrée. La transition s’est effectuée.
    Tout ce que je propose ici est en fait appliqué dans les maisons de santé (ou du moins, les meilleures). De par mon expérience, je peux dire toutefois que le rapport aux psys est assez variable selon les patients ; dans mon cas, je le payais chaque fois que je prononçais le nom du syndrome d’Asperger : « si vous étiez autiste, vous ne pourriez pas tomber amoureux », « Tony Attwood, si on l’écoute, tout le monde est Asperger », « ça, on est tous passionnés » ; par ailleurs quand un amusement quelconque m’amenait à rire à l’échange on me jugeait maniaque, on me harcelait pour que j’accepte les thymorégulateurs, et quand j’eus cédé et m’en trouvai tristounet le lendemain : « je trouve que vous allez mieux quand même ».
    Mais tout ce qui était indépendant des psys se passait bien.
    Oui, j’ai un peu changé de sujet… C’est pour t’aider à traverser un peu plus agréablement tes propres phases dépressives.

    > Je choisis dans ces cas-là de me « déconnecter » de la personne, de ne plus lui permettre d’interagir avec moi, de ne plus être à la merci de mon empathie.

    Ben oui, y a pas trop le choix…

    Cette empathie envahissante est une particularité que j’ai découverte tout jeune, rien qu’au sein de ma famille. Aujourd’hui elle est assez plombante par moments. La douance joue un peu aussi.
    Il faut la réguler selon nos possibilités d’impact, et se concentrer surtout sur ce qui tourne bien chez nous car l’effet domino est plus intéressant dans l’autre sens !

    > Ce n’est que récemment que j’ai découvert que les NTs expriment souvent beaucoup plus d’émotion qu’ils n’en ressentent.

    Moi mon mépris envers eux est si ancien ! Au contraire, petit je me suis mis dans la tête que leurs exclamations — notamment suivant mes déclarations inappropriées — ne venaient en rien d’une émotion ; c’était une façon de demander que l’on s’écrase devant eux.
    Aujourd’hui, je ne crois plus que les neurotypiques ressentent les émotions moins fortement ; je crois surtout qu’elles sont plus fugaces pour eux : chez l’autiste, l’émotion s’installe, se stabilise et définit le comportement pendant une longue durée, tandis que chez le neurotypique elle peut arriver brusquement aussi mais pour autant elle sera plus facile à gérer. J’ai appris très tôt à masquer mes émotions, pour éviter la réaction inefficace de l’environnement, très certainement.

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