L’histoire abracadabrante mais vraie de Caliméro

C’est l’histoire d’un gars. Un gars blanc, hétérosexuel et cisgenré. Appelons-le Caliméro. Il est attiré par une fille, qu’il décrit comme « fascinante », il lui fait des tas d’éloges, lui lance subtilement des messages pour qu’elle comprenne qu’il est sensible à ses charmes. Il la voit comme une sorte d’infirmière, à qui il peut confier ses détresses, quelqu’un qui n’a pas de volonté propre ou d’envies autres que celles d’être attentive à ses souffrances de poète incompris par la vie. Il voudrait qu’elle soit disponible pour lui à toute heure et commence à être frustré quand il comprend qu’elle n’a pas perçu son intérêt romantique pour elle.

Caliméro estime que la souffrance est inhérente à l’Amûr, le Grand, le Vrai. Il adore les drames et voit sa vie comme une sorte de film où le séducteur qui multiplie les partenaires sexuelles s’éprend d’une Muse, Celle qui va l’accueillir en son sein, qui va éponger son front et écouter patiemment ses tourments. Celle qui va prendre sa défense. Celle qui est au-dessus des considérations charnelles, une forme éthérée, celle qui lui a dit de façon claire qu’elle n’avait pas accès à l’intimité des gen.tes par le sexe, et ça, c’est bô. Caliméro aimerait tout de même souiller un petit peu cette divinité, du moins repousser ses limites, voir jusqu’où il peut aller. Alors un soir de printemps, avec quelques grammes dans le pif, il envoie un sexto. Un sexto soft, d’après lui: « J’ai envie de toi… ça te choque? ». La réponse de la Fâme est cinglante, il s’en va, penaud, assouvir ses désirs avec une autre. Il ne sera pas à la hauteur de ses prétentions, car l’autre fille trouvera ça tellement nul qu’elle lui demandera de dégager en plein milieu de l’acte. Une fois de plus, le Destin s’acharne sur l’ego du pauvre Caliméro.

Dans la vraie vie, cette fille sur laquelle Caliméro projette ses désirs est autiste et n’a pas saisi tout de suite dans quel jeu celui-ci veut l’embarquer. Cette fille a un rapport compliqué avec son corps, une histoire de consentement trop souvent bafoué, d’interventions chirurgicales mineures mais traumatisantes, d’expériences sensorielles envahissante, de posture politique… bref, cette fille se définit la plupart du temps comme étant asexuelle et on se contrefout des raisons qui l’ont poussée à le faire. Ce qui importe, c’est qu’on lui a fait comprendre à de nombreuses reprises que s’il lui arrivait d’être en relation avec quelqu’un (un homme cis hétérosexuel, en particulier) c’est qu’elle avait de la chance, et qu’elle devrait remercier le ciel de tomber sur des partenaires qui tenaient assez à elle pour tolérer cette situation, qui l’aimait malgré cette défaillance énorme en elle. Sans compter qu’elle est autiste, ce qui n’est pas pour arranger les choses.

Cette fille, donc, reçoit ce texto intrusif un soir où elle regarde une série en pyjama en gobant des ramen, l’une de ses activités préférées dans la vie. Elle comprend qu’il y a un problème, mais n’arrive pas à le formuler clairement. Elle sent bien qu’elle n’a pas consenti à connaître ses désirs sexuels envers elle, et l’absence de réciprocité ne semble pas avoir traversé l’esprit de Caliméro. Il s’imagine peut-être qu’elle devrait se sentir honorée, flattée, le remercier de cette délicate attention? Elle n’a pas envie d’apprendre la vie à Caliméro, d’ailleurs il commence à la soûler avec ses sollicitations, elle l’envoie balader en lui disant d’arrêter de calquer ses messages sur 50 Nuances de Grey. Puis elle passe à autre chose.

Cette fille a des copines, plein de copines, même. Et comme beaucoup de copines, elles discutent entre elles quand elles se sentent mal à l’aise avec l’attitude d’un mec, quand elle se sentent en insécurité. Et il s’avère qu’une de ces copines est l’Autre, celle avec qui Caliméro a baisé une heure après avoir envoyé son fameux sexto. Celle qui, selon les dires de Caliméro, l’a utilisé « comme un kleenex » puisqu’elle n’a aucun intérêt romantique envers lui. Car non, Caliméro ne comprend pas pourquoi il n’est pas le seul à définir les termes de la relation. C’est lui l’Hômme, après tout. Comment cette fille, cette salope qui ne pense qu’au cul, se permet-elle d’être aussi insensible envers lui? Heureusement que, une fois de plus, la technologie des textos existe pour l’incendier de reproches. Se rendant compte de la coïncidence, les deux copines se prennent pas mal de fous rire sur son dos en se montrant mutuellement ses jérémiades sur leurs portables respectifs. Puis.

Le drame.

Caliméro, dans ce qu’il estime être sa grande naïveté, a interprété la réponse cinglante de sa Muse à son texto comme une invitation à insister. Il adore tester les limites tout en jouant la carte « HAN mais tu comprends j’ai besoin d’affection, je souffre, tu sais », sans se soucier des envies ni du consentement des filles qu’il prend pour des distributeurs de free hugs. C’est gênant, me direz-vous. C’est la culture du viol, vous dirais-je (TOUT DE SUITE LES GRANDS MOTS, RHALALALA). Mais lors de son insistance, il apprend que sa Muse SAIT pour l’Autre fille. Ceci n’est pas un drame en soi, ce que lui reproche sa Muse, c’est d’être intrusif, de la ramener à une norme sexuelle qui la débecte et de la prendre pour son infirmière. Mais pour Caliméro, ceci n’a pas d’importance, c’est le fait qu’il lui ait été « infidèle » qui est à l’origine de sa vexation, forcément. Il va donc se confondre en justifications à grand coups de « J’avais bu » (tiens, elle est originale celle-ci, on ne nous l’a jamais faite), « Je ne voulais pas vraiment être avec elle », « Ce que je ressens pour toi est autre chose, l’autre fille n’est rien pour moi etc ».  Et bien entendu, il va simultanément incendier l’autre copine, cette salope, pour lui reprocher d’avoir parlé. La Maman et la Putain in da place.

Bon, là c’est le moment où je vous quitte deux minutes pour aller vomir.

Oké. Donc dans sa stratégie d’établir une hiérarchie entre ces deux meufs, Caliméro a complètement zappé quelque chose: peut-être bien que ces deux filles ne sont pas en compétition pour lui, ni pour personne d’autre. Peut-être bien que les femmes se parlent entre elles et que dans ce cas il est plus difficile pour les mecs de foutre la merde entre nous. Ah, il n’avait pas pensé à ça, le bougre de Caliméro. Se faire envoyer bouler aussi bien par la Maman que par la Putain, unies dans le même combat, ça a dû lui faire tout bizarre.

D’un homme qui reproche aux femmes de parler entre elles parce qu’on lui a pourri son coup, qui tente de mettre ces femmes en compétition en valorisant l’une et en dénigrant l’autre, que peut-on en déduire? Quelqu’un à qui vous avez dit que vous ne comprenez pas l’implicite et qui va tenter de nous séduire en utilisant l’implicite, justement. Quelqu’un qui nous agite son désir sous le nez, qui nous impose des interactions qui tournent autour de ce désir, quelqu’un qui a aucun moment ne nous demande de quoi nous avons envie, quelqu’un qui chouine et qui se justifie alors qu’on lui dit de façon répétée qu’il est oppressant, quelqu’un qui, en somme, se torche avec notre consentement… Si tu reconnais quelqu’un de ton entourage dans cette description, le seul conseil que je peux te donner est: FUIS (après lui avoir cassé les doigts pour l’empêcher d’utiliser son téléphone) (ou lui avoir cassé son téléphone si tu veux minimiser les poursuites judiciaires).

Et sinon, je vous laisse deviner laquelle des deux copines je suis dans cette histoire.

Paillettes sur vos cœurs.

5 réflexions sur “L’histoire abracadabrante mais vraie de Caliméro

  1. Il m’arrive assez fréquemment, sous des formes trop peu lucides, trop spécifiques, de me demander si mes actes se rapprochent de ceux de ce genre de Caliméro. Je fais abstraction de la politesse parce qu’elle me fait chier — est-ce que je laisse trop peu de place aux autres à m’épancher sur mes histoires ? Dans ma détresse, je peux parfois harceler les gens avec mes difficultés et mes souffrances, sur un mode hypomaniaque dans le pire des cas — est-ce que j’insiste vraiment trop, suis-je constamment piquant quand je suis avec ces gens ? Régulièrement, je transforme mon sentiment de solitude en haine et je m’adonne à une activité au cours de laquelle mon imaginaire ou un écran quelconque déroulent des scènes avec des filles prises bien souvent avec violence et antipathie nettes — est-ce que je serais capable de ça avec une vraie fille ?
    De toute évidence, non ; c’est principalement par le texte que j’ai un comportement inapproprié, envahissant et préjudiciable, mais je ne commets plus trop l’erreur, je me calme généralement assez vite maintenant.
    Je qualifie moi-même et ce depuis longtemps mes comportements et désirs comme relevant de la « culture du viol », de sorte qu’ils m’effraient et que je tente de les raffiner.
    L’idée que je pourrais être désireux de sexe sans amour m’a toujours complexée. En fait, oui ; ma main ne semble pas souffrir du fait que je ne lui porte pas d’affection, et c’est tout.
    L’hyperempathie, lorsque je suis responsable de la souffrance causée et que celle-ci persiste, est la plus efficace pour me faire irrémédiablement désirer la mort ; être abandonné dans une jungle sauvage, perdre mes forces ne sachant pas comment me nourir, et être dévoré par des lions.
    Mangez-moi, moi qui suis vorarephile.
    Près des gens, je suis toujours à leur merci ; mon corps est faible, sensible, craintif : à moins que l’on m’écoute clairement, je vais m’écraser, les émotions des autres vont mener la danse.
    En fait, je suis incapable de me mettre à la place d’un mec comme ça.
    Le rapport sexuel n’est agréable que s’il se fait dans l’union ; si c’est impossible, je préfère maintenir l’affaire avec ma main si agile.

    Les muses n’ont pas forcément un côté nymphe ; elles préfèrent parfois la fidélité et les projets concrets !

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