Un dernier crachat pour la route

La suspicion.

Je ne la perçois pas tout de suite chez mes interlocuteurs.trices. Il y a ces questions intrusives dont je ne comprends pas l’intérêt. Il y a ce médecin généraliste fan des tisanes qui va me dire que sans « test génétiques » mon diagnostic n’est pas valide. Il y a ces jugements faits à la hâte sur des traits aussi anodin que ma prosodie. Ma prosodie pédante étonne ou exaspère, et je ne peux rien pour les ragueux.ses qui haussent un sourcil à chaque fois qu’un son sort de ma bouche. La suspicion pèse sur moi dès que je dévoile ma condition d’autiste. Pourtant, c’est souvent quand je me retrouve acculée que je le fais, quand face à ma RQTH mon interlocuteur.trcice, n edécelant pas le signe visible de mon handicap, force l’aveu.

Il y a la suspicion non seulement sur la forme, mais sur le fond de ce que je dis. On ne m’a jamais autant demandé de me justifier sur tous mes propos. Suis-je assez autiste pour parler de l’autisme? Suis-je solidaire d’autres conditions? Suis-je assez ceci, assez cela? Pourquoi ne suis-je pas gentille avec les parents qui étalent la vie de leur rejetons sur la Toile? Ne suis-je pas en train de nuire à ma cause? Il y cet énième relou que vous ne connaissez di d’Ève di d’Adan et qui exige que vous débattiez avec lui par mail ou via Twitter.

Il y a les petites vendettas personnelles, bien sûr. Des prétentions romantiques envers ma personne qui, éconduites, virent à l’attaque de tout ce qui peut sembler « problématique » sur ce blog ou mon fil Twitter. Il y a aussi des animosités toutes simples, sans sentiments éconduits. Dans ce sens, les codes des sphères militantes IRL et celles d’Internet sont étrangement similaires, voire interdépendantes. Je ne jette la pierre à personne, je ne me considère pas exempte d’avoir moi-même ce genre comportements. Je suis juste lassée, ennuyée, de tout ce petit jeux entre les SJW (Social Justice Warriors). J’ai vu des ami.es partir, arrêter leur blog, quitter les réseaux sociaux suite à un harcèlement méthodique et destructeur, impulsé par des personnes qui avait tout intérêt à leur faire perdre autant de crédibilité que possible. J’ai vu les victimes se justifier, donner des détails de leur vie privée pour se défendre, puis j’ai su pour l’internement en HP, j’ai su pour le suicide, je ne voulais pas en savoir plus. Quiconque prendrait la défense de quelqu’un marqué du sceau « d’oppresseur » -ou toutes les formes dans lesquelles se décline ce terme- sur internet est harcelé.e à son tour.

J’ai déjà vues ces dynamiques en dehors d’Internet. Dix ans plus tard, une personne de ma connaissance est toujours persona non grata pour avoir osé remettre en question le leader militant lors d’un mouvement lycéen. Lorsque ceci arriva, son identité a été affichée partout sur les sites militants de l’époque. La question de si cette personne avait raison ou pas, à ce stade, ne se pose pas et ne sert pas à justifier le traitement qui lui a été appliqué. La déshumanisation des personnes avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord ou, pour parler plus pompeusement, les « ennemis politiques » est déjà un problème IRL et je suis effrayée quand je vois la vitesse à laquelle ce processus a lieu sur Internet.

Si IRL j’ai à faire à la suspicion sur ma condition autistique, sur mon blog je dois montrer patte blanche et prouver que je suis une militante acharnée, plus investie que n’importe quel parent, pour avoir le droit de m’exprimer sur ma condition. Il arrive parfois que l’IRL et le virtuel se croisent de manière agréable, comme quand des personnes autistes me disent qu’elles ont adoré ou éclaté de rire en lisant l’un de mes post. Malheureusement, c’est plus souvent de manière malsaine que les deux sphères se croisent: une personne ayant des griefs contre moi IRL va alors profiter de ma minuscule notoriété pour m’atteindre sur Internet. Ou l’inverse.  Bref, je me répète.

Il y a longtemps que je me suis éloignée des espaces de militantisme IRL. On peut dire que j’y ai vaguement fait un tour lorsque je commençais à me politiser. Je n’y suis pas restée longtemps, même si au début j’étais enthousiaste de rencontrer des personnes atypiques. Mais j’ai vite déchanté. Je me souviens de cette personne qui vivait très mal ses phases maniaques, mais celles-ci étaient tellement valorisées et vues comme un pur engagement militant qu’elle les poussait très loin. Celles et ceux qui la portaient aux nues n’étaient jamais là pour la voir se fracasser douloureusement à la fin de chaque phase.

J’ai coupé les ponts avec des espaces et pas nécessairement avec des gens. Ce blog est le dernier espace de parole militante qu’il me reste. Je n’en veux plus. J’aime ce blog et il représente une partie de ma vie, ce sont des traces précieuses, des propos ô combien problématiques, parfois, des coups de gueules très récurrents et un défouloir face aux injustices à titre personnel. Le fait est que je n’ai plus besoin de ce défouloir. Je pourrais y écrire d’autres choses, bien sûr. Mais ce serait faire une offense à La Fille Pas Sympa, vous le savez aussi bien que moi. Car si je ne suis toujours pas -et ne serai jamais -« sympa », je n’ai plus l’énergie de m’énerver ou de m’offusquer des conneries des neurotypiques &co. Je suis bien trop occupée à d’autres choses. Mes intérêts spécifiques me prennent du temps, me font un bien fou, mes relations sociales, bien que réduites, sont agréables et je construis une vie paisible et prévisible. Et comme je trouve cela précieux -et exceptionnel- je me préserve en quittant les milieux militants sur Internet. Bien sûr, je n’ai pas dit tout ce que j’avais à dire sur l’autisme, mais je n’en ressens plus le besoin. Le blog restera mais les commentaires seront fermés (au point où j’en suis c’est pareil, j’en ai accepté tellement peu au vu du contenu insultant de la plupart des commentaires « parentaux »). La santé mentale avant tout, les ami.es.

Merci de m’avoir lue,

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La Fille Pas Sympa