Compenser ou ne pas compenser?

[Description de l’image : un groupe de nonnes jouant de la guitare et des percussions, entonnant avec un grand sourire un « Happy Birthday sinner » sur un fond orangé évoquant candidement les flammes de l’enfer]

CW : mention de suicide

Aujourd’hui j’ai trente ans. Contrairement à nombreux de mes congénères autistes, j’ai survécu à l’entrée dans l’âge adulte sans tenter de mettre fin à mes jours, ce que l’on ne peut pas dire pour un grand nombre d’entre nous. Je sais néanmoins que les nombreuses épreuves que la société validiste (tiens, un nouveau mot pour ta gouverne, Sophie Cluzel ) réserve aux gens comme nous ont considérablement écourté mon espérance de vie et ne me fais pas d’illusion sur le fait de contredire les statistiques . J’ai tout de même l’intention de la vivre pleinement, cette courte vie, mais c’est sans compter sur les nombreux réflexes que nous acquérons pour masquer notre autisme et survivre, tant bien que mal, réflexes qui viennent user à chaque fois notre organisme.

Ceux et celles qui ont lu mon livre le savent : il faut se méfier des adultes. À trente ans, c’est fou comme cette intuition reste toujours très actuelle dans mon esprit. L’infantilisation constante que l’on subit quand on est autiste (et queer, mais c’est un autre débat), malgré toutes les preuves d’autonomie que l’on pourvoit, a probablement quelque chose à voir.  À neuf ans, j’ai tiré le constat suivant : les adultes mentent, ne tiennent pas leur promesses et sont dénués d’empathie pour d’autres êtres que ceux leur ressemblant. À trente ans et malgré les efforts fournis, je n’ai pas réussi à passer maître en ces trois domaines, qui me seraient pourtant si utiles. Oh, bien sûr, je m’essaie parfois au chantage affectif pour obtenir ce que je veux, sans grand succès (on me voit venir de tellement loin, c’est désespérant). Mais ce que j’ai appris, sans aucun doute, c’est à maîtriser la compensation comme jamais, pour ne pas être repérée.

Parlons-en, de la compensation : on la déteste, mais nous ne pouvons nous en défaire si facilement. Les autistes en capacité de masquer sommes pris dans une double injonction contradictoire : masquer équivaut à s’user, à abîmer sa santé et à écourter son espérance de vie de par l’incroyable énergie qu’exige ce mécanisme; ne pas masquer, c’est un suicide social, l’exclusion et la discrimination sans appel voire, surtout pour les personnes autistes racisées, courir le risque d’être brutalisé et/ou assassiné par la police.   Donc nous compensons, quitte à mourrir dix-sept ans plus tôt que le reste de la population, quitte à vivre dans un état de tension permanent. J’ai déjà lu sur Twitter que « masquer ou ne pas masquer est un choix personnel », laissez-moi rire jaune de mes dents nicotinées : dans de telles conditions, depuis quand avons-nous le luxe de choisir quoi que ce soit en la matière?

Je peux vous dire ce qu’il se passe, à la minute où je cesse de masquer, souvent par épuisement : c’est un grand choc pour l’entourage. Mais c’est quoi, exactement, masquer? Difficile à définir. Les mécanismes sont tellement présents dans la vie quotidienne que j’en viens à confondre le masque avec mon moi. Mais si je devais balancer quelques éléments, comme cela, en brut, je listerais les choses suivantes : se forcer à être expressive, à établir un contact visuel, à sourire, moduler sa voix de façon exagérée pour éviter le ton monocorde qui leur fait si peur, à nos sensibles NT, s’habituer à écouter des âneries en souriant poliment, se souvenir de hocher la tête et d’émettre des onomatopées telles que « ah » ou « hum » lors d’une conversation, faire semblant de comprendre une interaction alors qu’on ne va même pas faire l’effort de comprendre parce qu’entre nous, on s’en fout comme des couilles du Pape, mais bon.

Les NT se livrent à des manoeuvres somme toutes très exotiques, se déroulant sous nos yeux fuyants ébahis, tel un rituel primitif d’un peuple mystérieux. C’est toujours perturbant à observer, leur baratin et leurs danses sociales dont nous sommes les croche-pattes malgré nous. J’aimerais que les chercheurs se penchent sur leur cas : est-ce inné ou acquis? Y at-t-il un gène de la neurotypie? Comment font-ils pour rester en vie tout en se souciant AUTANT de ce que pensent les autres d’eux? Et d’abord, comment sont-ils assez autocentrés pour réellement croire que leurs congénères pensent à eux? Ne savent-ils pas que les autres NT sont, eux aussi, occupés à penser à ce que les autres peuvent penser de leur petite personne?¹ L’obsession du contact oculaire puiserait-elle ses origines dans cette inquiétude? Pouvons-nous parler d’une forme d’absence de conscience de soi-même, qui les pousserait à chercher l’approbation d’autrui par tous les moyens possibles? J’ai tant de questions, mais les chercheurs semblent trop occupés à trouver le moyen de faire avorter un foetus porteur de notre fameux gène de l’autisme, je sais pas, c’est dommage, quand même.

En tant qu’adulte autiste, quand je « décide » de ne pas masquer avec d’autres adultes, c’est parce que je n’ai plus l’énergie de leur faire croire que j’en ai quelque chose à carrer de leurs petites émotions. C’est parce que, comme le chante Aya Nakamura (notre reine), « j’ai pas l’temps d’avoir le temps » et qu’il est temps pour eux de cesser de demander à leur prochain d’être responsable de leurs émotions sous peine d’être accablé de reproches ou harcelé. C’est parce que malgré le fait que je répète à mes élèves qu’ils n’ont pas à surcompenser jusqu’à risquer de mettre leur santé en danger pour contrer les stéréotypes sexistes, racistes et validistes qui pèsent sur eux, je passe mon temps à faire le contraire et que tout le monde finit par atteindre sa limite, ma bonne dame. Je désapprends à compenser, j’essaie de trouver un équilibre, je ne sais pas si c’est une bonne idée, je sais juste que je n’en peux plus et que de toutes façons, je n’ai jamais été très douée à ce jeu sadique qu’est la surcompensation angoissée du handicap, ce n’est pas faute d’y avoir mis de la bonne volonté (cf le titre de ce blog, dans le doute). Le plus beau cadeau que l’on peut se faire à soi-même, en tant qu’autiste, c’est de s’autoriser à être autiste, justement, quand notre existence entière ne dépend pas de notre capacité à compenser. À l’aune de ma troisième décennie sur cette Terre, c’est un luxe dans lequel je compte bien me vautrer telle une truie bienheureuse dans sa mare.

¹ Il n’est pas question ici d’anxiété sociale, qui affecte les autistes, mais du jeu des apparences dans des environnements normopathes. Les pistes sur les raisons qui poussent les autistes à se soucier du regard des autres peuvent se trouver dans la crainte d’être à nouveau la cible de harcèlement ou victime d’agression, d’exclusion. Dans le cas de l’anxiété sociale, c’est un trouble à part entière très fréquent chez les autistes.