Ta prof autiste

N’importe quelle généralité sur le travail d’enseignement est à prendre avec des pincettes : en fonction de l’établissement, du grade ou de la matière, le métier est vécu complètement différemment. D’où les articles de presse qui ont pour titre « Les profs au bout du rouleau » ou « Ces profs heureux », en fonction de ce qu’il convient de diffuser à un moment donné.

Petit aperçu de ma situation : après l’obtention de mon Master, j’ai postulé dans mon académie par le dispositif Bénéficiaire de l’Obligation d’Emploi, destiné aux titulaires d’un Master porteurs/ses de handicap (oui je féminise, parfois, en fonction de mon humeur ou de ma flemme). Jeune oie naïve que j’étais, je croyais que cela débouchais sur un poste en tant que contractuelle. Je pensais que cela me permettrait de bénéficier rapidement d’aménagements et de me conforter ou dissuader de passer les concours, si j’étais embauchée . Me connaissant, même en ayant travaillé dur pour passer les concours, je n’aurais pas hésité à claquer la porte si le travail ne m’emballait pas. Ce n’est que la veille de l’entretien avec la commission de recrutement que j’ai découvert, grands dieux, qu’en étant embauchée, j’obtenais le statut de fonctionnaire stagiaire et pouvais être titularisée (devenir fonctionnaire) à l’issu de l’année de stage. Ah bah les amis, j’ai transpiré. Tout d’un coup, l’enjeu devenait plus grand, mamacita.

Long story short story, j’ai été embauchée, ai effectué mon année de stage et bim, ai été titularisée. À moi la gloire.

De par mon statut (BOE), je n’ai pas eu à déménager à l’autre bout du pays, me ré-adapter à un autre établissement etc. Et cela est important, dans ce qui va suivre, en effet, je suis restée dans le même établissement. Avantages : cela me donnait un poids auprès des élèves, j’étais une figure familière et surtout, je savais exactement à quoi m’attendre. Inconvénients : toutes les boulettes que j’aurais pu faire à mes débuts risquaient de me suivre. Et croyez-moi, elles furent nombreuses. Oups.

Aujourd’hui, je suis donc en poste fixe, à plein temps (avec des heures supplémentaires, si si) dans un établissement qui n’est pas considéré comme « difficile », avec une grande mixité sociale du côté des élèves. Je suis toujours autiste (surprise!), alors comment survis-je, se demande le peuple, notamment mes adelphes autistes, qui savent à quel point le quotidien peut être épuisant pour nous, alors de là à conserver un emploi… Voici donc les réponses à vos questions, posées sur Twitter :

« Est-ce que tu as déjà eu un proviseur hyper psychophobe? » demande @Patatevert : Je ne travaille pas sous l’autorité d’un proviseur, mais d’un/e principal/e, puisque je suis en collège. Et la réponse est : aucune idée. Je ne connais pas les opinions des membres de la direction sur certains sujets et ils/elles ne connaissent pas les miennes, et c’est tant mieux : on n’est pas au PMU du coin pour papoter mais pour travailler ensemble. Je n’ai eu aucune objection pour mettre en place les aménagements nécessaires et ai toujours eu de rapports cordiaux avec eux/elles.

« Comment vous faites pour gérer la fatigue mentale liée aux bruits mais aussi au fait que c’est des interactions qui demandent bcp de pour ne pas être complètement hs après? » demande @The_Lady_Door : TRÈS BONNE QUESTION MA BONE DAME. La réponse est simple : je suis hs à la fin de chaque journée. Les collégiens sont de petits êtres bruyants, en effet. Dans mon cours, j’exige le calme absolu et je ne lâche jamais sur ce point. Même s’ils/elles travaillent souvent ensemble, ils doivent le faire dans le calme ou j’arrête tout. Je les ai habitué/es à ce fonctionnement, en utilisant différents outils et même des punitions, je leur dis clairement que, personnellement, je ne peux pas travailler dans le bruit. C’est le cas pour eux aussi et ils tirent de grands bénéfices de mon intransigeance face au bruit. En dehors de mon cours : je rentre chez moi. Non, je ne reste pas au collège travailler, je ne mange pas au self (mon enfer personnel niveau bruit), et je reviens l’après-midi si j’ai cours.

Le cas des interactions est différent : on a un objectif, je l’explicite au début du cours, et toutes les interactions sont en lien avec celui-ci. Les élèves interagissent avec moi pour me demander de l’aide ou apporter des précisions, pendant un temps que J’AI établi, je suis aux commandes de ce qu’il se passe au sein du cours, comme une chef d’orchestre. Cela ne ressemble en rien à des interactions que l’on doit improviser avec des adultes. De plus, je trouve les enfants et les ados plus « transparents », plus explicites dans leurs propos. Donc c’est la partie qui me fatigue le moins, honnêtement.

« Un des reproches de mon inspecteur était de ne pas gérer la classe comme un ensemble. C’est vrai, je la perçois plus comme une somme d’élèves. Est-ce que tu vois une classe comme ça aussi, et comment tu gères? », demande @blendrooter : J’ai eu exactement les mêmes remarques de la part de ma tutrice, l’année dernière. C’est tout simplement parce que oui, une classe est une somme d’élèves! J’ai dû me forcer à acquérir une vue d’ensemble de ma classe et cela passe par des gestes professionnels : savoir circuler dans la classe, tel un ninja, cela s’apprend! J’ai appris à prendre les cahiers dans les mains, tout en restant droite (mon dos me dit merci) tout en jetant des coups d’oeil à la classe, plutôt que de me pencher sur la table d’un élève ; à agrandir mon champ de vision en ne fixant pas un point mais en embrassant toute la classe du regard (c’est très dur, quand on est autiste!). Aujourd’hui, même quand je m’assieds à un îlot (= table disposées face à face pour former un groupe de 4 élèves) je ne perds pas de vue le reste de la classe.

Cependant, ce soucis du détail comporte un gros avantage, dans une salle de classe : même si on parviens à avoir cette vue d’ensemble, on perçoit toujours le moindre bruit inhabituel, le moindre mouvement susceptible de gêner le travail et on peut réagir vite.

« Ça sera sûrement mal phrasé mais… Ça donne quoi, les relations avec les élèves? Est-ce qu’ils sont au courant? », demande @e_b0t : J’ai l’impression que ma relation avec les élèves est paisible et ce depuis mes débuts. J’ai déjà travaillé aussi bien avec des enfants qu’avec des adolescents, dans un autre cadre, je suis habituée à leur présence. Là, certes, je représente aussi l’institution à leurs yeux, et tous/tes n’ont pas un rapport de confiance avec celle-ci. Je ne revêts pas de masque face à eux/elles, je suis moi-même, je fais seulement plus attention à ce que je dis. Je suis toujours sincèrement heureuse de les retrouver, je ne taris par d’éloges quand ils/elles réussissent des choses difficiles, mais suis aussi sèche avec ceux/celles qui me cassent les pieds. Cependant, même si nous avons eu une interaction tendue au cours précédent, je fais table rase et les accueille avec le sourire au cours suivant, une fois le conflit traité. Le fait d’être autiste y est pour beaucoup : j’entends souvent les collègues parler « d’attitude insolente », mais moi, je ne les vois pas, ces attitudes. J’imagine que mes élèves doivent parfois faire des tentatives de provocation, mais ça glisse, elles sont souverainement ignorées, donc ils/elles doivent probablement se raviser… Mais globalement, j’ai la réputation d’être une « prof gentille » (dixit les 6èmes), alors que je gronde, les fais sortir de la classe et rentrer dans le calme s’ils/elles sont entrés bruyamment et mets des punitions, alors allez savoir…

Et non, bien sûr que mes élèves ne savent pas que je suis autiste, car cela ne les regarde pas. Ils/elles ont bien trop de choses palpitantes à gérer dans leur vie pour s’intéresser à celle de leur prof de langue, je préfère centrer leur attention sur la matière plutôt que sur ma personne. Bon, ils/elles doivent bien se douter d’un truc quand je monte sur une chaise pour écrire la date tout en haut du tableau, apparemment cela est rare (TOUT CET ESPACE GÂCHÉ).

@SJ_Mage veut connaître :

  • Quelles spécificités de l’autisme je communique, pour quels aménagements :

Je ne dis pas grand chose, ma foi. Je parle de la fatigabilité, je la rappelle en conseil de classe pour les élèves ayant un handicap : on fait une double journée. J’ai demandé à avoir ma salle, un repère stable qui m’a grandement facilité la vie. Je ne peux pas enchaîner plusieurs heures de cours toute une journée, même si cela me permettrait d’avoir une journée complète sans cours. Tant pis, il vaut mieux travailler tous les jours, plutôt que de passer la journée sans cours et le we en shutdown.

  • La gestion de la sociabilité avec les collègues et des jeux de pouvoir :

Ces deux choses sont, pour moi, une langue étrangère mystérieuse. J’aime bien mes collègues, on s’échange certaines pratiques et ils/elles peuvent compter sur mon soutien en cas de problèmes, car cela est dans l’intérêt des élèves : il faut une équipe soudée et cohérente pour les rassurer et leur donner un cadre, à mon sens. J’ai l’impression que c’est l’état d’esprit qui règne dans mon établissement. Mais je ne socialise pas avec eux en dehors du travail, car je n’ai tout simplement pas l’énergie. Je ne suis pas une grande assidue de la salle des profs à cause du bruit : elle est bien trop petite pour le nombre de profs que nous sommes (c’est un problème récurrent). Je travaille chez moi, là où je suis le plus efficace, mais il m’arrive de traîner dans la salle des profs et de discuter avec des collègues, quand il n’y a pas grand monde. Révélations : les profs avons beaucoup d’humour et on y rigole souvent. Quant aux jeux de pouvoir, je ne sais pas trop quoi dire. Je ne les perçois pas, je crois.

  • Comment gérer les meltdown et leurs conséquences :

Cela ne m’est encore jamais arrivé sur mon lieu de travail, mais si cela devait arriver, je partirais en disant que je suis « souffrante » (mon âme de dramaqueen adore ce terme), comme n’importe quel prof malade. Il m’est déjà arrivé de devoir être arrêtée par mon médecin suite à un shutdown (j’ai plus tendance à en faire que les meltdown). Encore une fois, je gère cela comme n’importe quelle maladie, quand cela arrive. La différence avec mes boulots précédents, c’est que je ne suis pas stressée par la menace du licenciement, même si, comme tous les profs, je me sens très coupable et me demande comment mes élèves-chéris vont-ils survivre sans leur dose de swag (aka le cours d’espagnol).

Pour conclure : le canari dans la mine

Je ne suis pas si différente du reste de mes collègues, finalement : je suis toujours fatiguée et en train de réfléchir à de nouvelles façons de travailler avec mes élèves. Le gros avantage de ce métier, lorsqu’on est autiste, est qu’en réalité, le gros du travail s’effectue… chez soi. On prépare et on corrige entre les murs rassurants de son sanctuaire, sans devoir se coltiner le bruit d’un bureau. C’est, à mes yeux, la partie la plus importante du travail, celle qui va permettre aux cours de se dérouler de manière fluide, et oui, elle est réalisée en télé-travail (LE GRAAL pour les autistes). De plus, j’ai eu un très bon accompagnement lors de mon entrée dans le métier : une tutrice qui en plus d’être compétente et à l’écoute est une mine de ressources, une formation (certes inégale de par sa qualité, mais qui avec le recul s’est avérée absolument nécéssaire pour certains aspects de la profession, comme la réflexion autour de la didactique) et des chefs encourageant/es.

En revanche, là où mon cas diffère, c’est que j’ai eu accès à des conditions de travail acceptables dès le début de ma carrière et qu’en tant que prof d’option, j’ai des effectifs de classe plutôt raisonnables. Si vous me demandez, cela devrait être le cas de TOUS les profs. Beaucoup de collègues sont épuisé/es et songent à quitter le métier car ils/elles travaillent dans des conditions qui donnent froid dans le dos, tout en devant gérer la culpabilité de ne pas faire correctement leur travail, alors qu’on les en empêche, il n’y a pas d’autres mots. Allez lire les articles sur le lycée de Stains, par exemple, et vous verrez de quoi je parle.

N’ayant pas de handicap, ces collègues peinent à survivre, là où moi je ne durerais pas une heure. Les autistes sommes les canaris dans la mine : si un poste de travail, dans ses conditions dites « ordinaires » nous est inaccessible et impossible à réaliser, c’est qu’il engendre de la souffrance professionnelle chez les non-autistes. Je le dis sans détour : je ne pourrais jamais conserver mon emploi dans les conditions décrites par certains/nes collègues. Si des conditions de scolarité sont inaccessibles pour de nombreux/ses élèves autistes, c’est qu’elle est difficile pour ceux/celles qui ne le sont pas. Eux douillent, nous on crève.

Finalement, je m’épanouis en tant qu’enseignante car cela rejoint deux de mes intérêts spécifiques : la mécanique de la transmission intellectuelle et l’hispanisme. Je ne me lasserai jamais de trouver de nouvelles manières de faire cours, d’analyser mes propres méthodes ni de voir mes élèves grandir intellectuellement, devenir autonomes et s’assumer, progressivement, dans leurs différences respectives. Coeurs sur elles, sur eux.