Survivre à l’école et aux études quand on est autiste : L’épuisement

Une fois n’est pas coutume, je parle en experte en la matière. S’il y a bien un domaine dans lequel j’ai rencontré de nombreuses difficultés tout en excellant, ce sont les études. Je suis aujourd’hui professeure de Langues Vivantes, passée de l’autre côté de la barrière, et ayant compris, avec le recul et ma nouvelle position, les écueils auxquels je me suis heurtée – comme tant d’autres autistes avant et après moi. Aujourd’hui, je m’adresse à vous, qui êtes empêtrés dans le domaine des études, qu’elles soient secondaires ou supérieures.

On commence avec une liste de problématiques que j’ai personnellement rencontrées, que certains de mes élèves rencontrent, et qui vous embêtent également, peut-être. Aujourd’hui, on se concentre sur l’épuisement. Je choisis l’axe de la responsabilité individuelle, pas des aménagements et de la modification des structures, pour une bonne raison : je me concentre sur ce qu’il est possible de contrôler en tant qu’individu, potentiellement.

Vous êtes complètement épuisée, tout le temps.

Cela vous fait prendre du retard : vous n’arrivez pas à faire vos devoirs, le soir, à vous concentrer en cours – surtout aux dernières heures de la journée – ou à participer, même quand le sujet du cours pourrait vous intéresser. Votre cerveau est, tout simplement, grillé. Vous ressentez d’ailleurs des douleurs physiques, après une longue journée, surtout si l’un des cours a été particulièrement chahuté par vos camarades. Vous prenez du retard, êtes dépassés par la quantité de travail qui s’accumule, anticipant l’échec aux évaluations. Tout ce que vous parvenez à faire, une fois arrivée chez vous, c’est de vous allonger sur votre lit, de vous noyer dans votre intérêt spécifique, etc.

Les solutions

Tout d’abord, sachez que la solution ne dépend pas uniquement de vous. Vous n’y êtes pour rien, et il n’y a pas de honte à avoir. En tant que professeur, je trouve les journées particulièrement longues, en France, les établissements surchargés et les infrastructures plus qu’inadaptées. Je ne sais pas si j’aurais pu survivre, en tant qu’élève, dans ces conditions. Cependant, voici quelques pistes que l’adulte que je suis envisage :

Trouvez des refuges

Au collège ou au lycée, demandez à la professeure documentaliste du CDI de vous permettre de venir, même à des horaires non permis, pour vous reposer, lire, étudier – si vous en avez l’énergie. Abusez de l’infirmerie, allez vous y allonger autant que vous en aurez besoin, quand vous sentez que vous vous effondrez physiquement.

Je sais bien qu’aucun endroit ne sera aussi reposant que votre chambre, mais il y a forcément un endroit qui peut vous permettre de souffler. Dans mon cas, c’est le CDI – que tous mes camarades snobaient – qui m’a sauvé la vie, au Lycée Français – nos journées commençaient à 8 h et se finissaient à 18 h, on avait un double programme bilingue, c’était l’enfer.

À la fac, la Mission Handicap de La Sorbonne-Nouvelle m’avait mis une salle de repos à disposition. Avant cela, je me débrouillais pour trouver des salles vides où me reposer.

Évitez les moments collectifs comme la peste

J’entends par cela la cantine, les permanences, les récréations, la cafétéria de la fac et tous les lieux de sociabilité bruyante. C’est le bruit qui vous rétame, mes chéries. Oui, rigoler avec les copains, c’est sympa, et c’est bien dommage qu’on doive s’en priver. Vous pouvez DOSER : une à deux fois par semaine, si c’est possible pour vous, mais préservez votre précieuse énergie, le reste du temps, à moins de souhaiter la surcharge sensorielle – parfois en public, aïe. Rentrez chez vous pour manger, allez dans un parc, dans une salle vide, bref, loin du monde.

Dans les moments de sociabilité, portez des boules Quiès : vous entendrez toujours aussi bien – vive notre audition ultra-développée – sans les bruits de fond. Sachez que la seule présence du monde autour de vous sera déjà un facteur drainant et vous finirez probablement comme un zombie après ce moment. Dosez, dosez, DOSEZ.

Lâchez l’affaire si vous êtes trop fatiguée

Tant pis pour le devoir d’Histoire-Géo à rendre pour le lendemain, sur lequel vous avez procrastiné. Votre tête tombe, votre corps ne répond plus, vous plongez dans cet état de paralysie où vous restez consciente de la réalité, mais êtes incapable de bouger, d’écrire ? Vous n’y pourrez rien.

Ce n’est pas grave.

Allez dormir. Réglez votre réveil une heure plus tôt, vous arriverez peut-être à vous lever pour faire une bafouille à rendre pour éviter l’engueulade de la professeure, ou la honte quand tout le monde rendra son devoir sauf vous. Embrassez la médiocrité, si cela vous évite un moment embarrassant.

Si vous n’y arrivez pas, le matin, écrivez vous-même un mot à votre professeur. Un modèle ci-dessous :

 J’ai vraiment essayé, mais je n’ai pas réussi, car je ne me sentais vraiment pas bien et n’ai pas réussi à gérer ma charge de travail pour ce devoir, je vous présente mes excuses. J’aimerais vraiment avoir un délai supplémentaire pour vous rendre le devoir, si c’est possible pour vous.

Respectueusement,

[Votre prénom]

Exemple pour négocier -poliment – sans se faire défoncer.

Donnez ce mot à votre professeur au début du cours et priez la Vierge. Acceptez un refus, un éventuel zéro. Je vous assure que ce n’est pas la fin du monde. Rien ne vous exemptera des conséquences de ne pas rendre un devoir, si votre enseignant a décidé de ne pas faire preuve souplesse en la matière – c’est son parti pris pédagogique, ne vous en déplaise. Il va falloir composer avec. Croyez-moi, vous avez grandement besoin de ce type d’apprentissage, pour votre vie future. On se détend, on respire, et on s’en fout, de ce zéro.

Couchez-vous et levez-vous tôt

« Ah, mais elle nous embête la vieille conne, à nous répéter son discours de prof principale ! ». Attendez, restez :

À la fin de la journée, vous êtes déjà cramée, c’est très dur de se mettre à travailler. Si vous consacrez une heure à votre travail scolaire le matin, alors que le monde n’a pas encore démarré son activité infernale et bruyante, vous sentirez la différence.

« Mais c’est déjà dur de se lever le matin ! », me direz-vous. Je vais vous dire mon petit secret : un rythme circadien – qui régule votre sommeil -, ça se façonne. Si vous parvenez à vous endormir tôt, à dormir entre 8 et 10 h – oui, si vous êtes ados, vous aurez besoin d’environ 10 h de sommeil, célavi-, vous vous lèverez aux aurores sans problème, fraîche comme la rosée du matin.

Mon tour de magie, c’est ma couverture lestée : dès que je me glisse dessous, je m’endors comme un bébé, peu importe l’heure. Ah, et peut-être que vous adorez dormir avec votre chat, mais j’ai une mauvaise nouvelle pour vous : le matou nuit à la qualité de votre sommeil. Il va bouger, mettre sa patte dans votre bouche – histoire vécue – vous étouffer en s’installant sur votre visage, vous marcher dessus sans embarras… Si vous avez des parents attentionnés, ils peuvent tout simplement venir retirer le chat de votre lit une fois que vous vous serez endormie amoureusement au son de ses ronronnements.

Ne vous méprenez guère, j’adore les grasses matinées : dormir jusqu’à 13 h, en bavant sur mon oreiller, ensevelie sous mes chats. Les aurores possèdent cependant une magie particulière, quand tout le monde dort encore, quand personne ne peut venir nous solliciter.

Barrez-vous de l’école

« Ah bravo, très bon conseil à donner aux ados et aux jeunes, Julia ! ». Attendez deux minutes, je m’explique. Aux dernières nouvelles -et je ne suis peut-être pas très à la page- c’est l’instruction qui est obligatoire, en France, pas la scolarisation. Si la scolarisation est invivable pour vous, que le bla-bla d’inclusivité n’a pas d’effets concrets, que vous êtes en souffrance : vous avez le droit de vous barrer. Pour de vrai. Vous pouvez être scolarisée à domicile et suivre le programme scolaire à distance. Elle est pas belle la vie ?

Pas tant que ça. Cela implique que vous soyez autonome, curieuse intellectuellement et ayez un capital culturel à votre disposition – des parents ou un entourage très instruits pour vous aider, une bibliothèque près de chez vous, internet à la maison, etc. Il existe, en France, des groupes d’élèves scolarisés à domicile, qui se réunissent pour étudier ensemble. Pour la socialisation, on peut compter sur des activités sportives ou artistiques, le conservatoire, par exemple.

C’est une « solution » qui peut être envisagée temporairement, pourquoi pas. Cependant, il y a également plein de désavantages. D’un autre côté, je connais plusieurs personnes qui ont été scolarisées à domicile, ce sont des personnes extrêmement intelligentes, pleines de ressources et très indépendantes.

Si on me demande mon avis sur la question, je dirais que la scolarisation est préférable, mais je suis, bien évidemment, biaisée : je crois très fort aux bienfaits de la scolarisation, de l’école publique et de l’instruction dispensée par des experts en la matière. Je suis également partisane de faire une entrée fracassante dans les espaces réservés aux soi-disant « valides », de les traumatiser et de repartir comme une fleur, vers des horizons encore plus prometteurs. Je ne vois pas pourquoi le milieu scolaire devrait continuer à être réservé aux valides. Cependant, ce parti pris nous fait également perdre des plumes. Dans certaines situations intenables, se barrer peut être la seule solution viable, surtout lors de situations de harcèlement, par exemple. L’auto-préservation n’est, et ne sera jamais, un aveu de faiblesse, mais un acte fort, intelligent et incroyablement libérateur. À vous de peser le pour et le contre et d’envisager les conséquences de votre décision.

Quoi qu’il en soit, à partir d’un certain âge, scolarisée ou pas, il est de votre responsabilité de contribuer activement à vous instruire. Vous n’avez pas idée des abus que vous subirez en restant ignorante ET autiste. J’aimerais vous dire que les adultes essaient de construire une autre réalité, afin que les jeunes que vous êtes n’aient pas à subir ce que nous avons dû subir – et subissons encore -, mais c’est vraiment pas gagné. Gardez en tête cette formule : l’ignorance conduit à la stupidité et la stupidité est dangereuse, aussi bien pour vous que pour le reste du monde. Plus vous serez instruite, plus vous serez armée pour la vie, plus votre esprit critique pourra s’appuyer sur différentes ressources pour se développer.

Voilà, mon discours de vieille conne est terminé, vous pouvez retourner procrastiner au lieu de faire votre devoir d’Histoire-Géo.

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