Oh non, pas encore elle

Genre et autisme

Vous savez, il m’arrive de réfléchir à des trucs. Parfois. Et quand cela m’arrive, je l’écris et décide de le partager, ou pas. Et depuis un moment, mon cerveau carbure.

Avant je ne prêtais pas trop attention aux commentaires culpabilisants, le chouin-chouin des gens qui pigent pas. Ceux à qui il faudrait tout expliquer, et qui même après une conférence, deux schémas et trois notes de synthèse, continuent d’attendre, au fond, que les autistes se comportent comme les clichés auxquels ils sont si attachés. Soit. Ce n’est pas mon affaire.

Depuis quelques mois, je reçois des messages de lecteurs et – surtout – de lectrices. Des gens qui se sentent moins seul.es en me lisant, qu’il s’agisse d’anciens articles ici ou de mon livre et à qui, encore mieux, ce qui met mon petit coeur en joie, tout cela donne envie d’écrire/ parler à leur tour. C’est donc naturellement que je partage ma joie et mes encouragements. Et là, un phénomène se produit : « La fille pas sympa mais un peu quand même ». Et c’est amusant. Je vous explique.

Avant que je ne revendique ce titre de « fille pas sympa », on attendait de moi, en tant que femelle de l’espèce humaine, que je sois plaisante sans condition. Que je me rende agréable, que je mette à l’aise mon entourage. Chaque manquement à cette règle tacite me valait des réprimandes, un rappel à l’ordre pour un contrat que je n’avais pas signé : celui du travail émotionnel alloué aux femmes. On ne me félicitait pas lorsque j’étais « sympa », on le prenait pour acquis, c’était l’ordre naturel des choses, ma bonne dame.

À présent que je me suis attribué ce titre, assumant pleinement les fonctions de la meuf qui n’est pas là pour ton bon plaisir, c’est un phénomène inverse – et assez  intéressant pour qu’il soit commenté – qui se produit : on remarque chaque marque d’attention, on s’en surprend, on la commente. On n’attend plus que je joue la nana qui te met à l’aise et qui prend en compte tes petites émotions, on ne me réprimande plus comme une enfant, et on s’émeut quand je daigne être à l’écoute. Car oui, en ce qui concerne le travail émotionnel, il s’agit là d’un dur labeur, qui draine, qui use, qui demande deux fois plus d’efforts aux femmes autistes car nous devons comprendre, clarifier, décrypter avant de l’exercer, pour finir sur les rotules, sans un merci mon chien, au dépit de notre épanouissement personnel.

C’est aussi ça, se ré-approprier un stigmate, une insulte ou un adjectif qui cherche à faire culpabiliser : c’est réussir à renverser une échelle de valeurs, faire cesser les attentes injustes et reprendre le pouvoir sur sa vie.

 

 

Le monde de Nathan: têtes à claques et représentations

Genre et autisme, Représentations

Alors voilà, hier soir était une de ces soirées où je savais que j’allais me délecter devant une daube, c’est à dire le film au pitch le plus racoleur qui me convaincrait de lui accorder 1h30 de mon existence. Moquez-vous, mais c’est de cette manière que j’ai découvert de véritables perles comme Pitch Perfect, alors non, rien de rien, je ne regrette rien. Ça faisait un moment que le film Le monde de Nathan me faisait  de l’oeil. Mais bon, vous me connaissez. L’histoire d’un gamin autiste, blanc, issu de la classe moyenne et fort en maths, euh, comment dire:

Tu m'ennuies à mourir, et je suis déjà mort. J'en re-meurs d'ennui.

Tu m’ennuies à mourir, et je suis déjà mort. J’en re-meurs d’ennui.

Oui, désolay, mais étant une meuf ET ayant largement montré mon incompétence en maths (M. Crâne d’oeuf, mon prof de maths en quatrième, si tu me lis, kikou), j’avais peu de chances de m’identifier au personnage et m’attendais à voir un concentré de clichés sur l’autisme ou le SA. Finalement, ce film m’a fait réfléchir et s’est avéré être moins pourri que ce que j’espérais (j’avoue, j’étais un tantinet déçue).

Nathan, cette tête à claques

J’ai immédiatement épprouvé une vive antipathie pour le personnage principal, Nathan, qui se comporte de manière insultante, voire dictatoriale avec sa mère: il y a 8 beignets de crevettes et pas 7, c’est pas un nombre primaire, tu fais tout mal; tu n’es pas assez intelligente pour comprendre les maths, bref, il passe son temps à l’offenser alors qu’elle fait tout pour que son bébé-d’amour soit au mieux, surtout après le décès de son papa. J’avais envie de le prendre entre quatre yeux et lui dire « Bon maintenant ça suffit, ton cinéma, être autiste ne justifie pas des comportements de merde, alors tu les bouffes, tes beignets et t’arrêtes de faire chier. Merde à la fin ». C’est alors que je me suis souvenue de la manière dont ma mère parle de mon adolescence. Ah oui, j’ai peut-être « nathanisé » ma mère plus d’une fois, maintenant que j’y pense… J’ai peu de souvenirs de mon enfance et de mon adolescence, mais ma mère en garde des souvenirs impérissables en ce qui concerne des comportements offensants. Par exemple, à douze ans, quand elle venait nous chercher à l’arrivée du car scolaire, ma soeur et mon frère lui faisaient un bisou tandis que je traçais ma route en poursuivant ma lecture d’un énième livre, sans un regard, sans un bonjour. Ado, je me souviens de toujours avoir considéré mes parents comme des ratés, je ne me suis sûrement pas privée de le leur faire savoir. Bon okééé, j’étais trash aussi. Je crois également que j’ai traumatisé ma mère en refusant très jeune tout contact physique avec elle. En fait, je crois que j’ai traumatisé ma mère tout court, à vie.

Moi, quand je comprends que j'ai des points en commun avec Nathan

Moi, quand je comprends que j’ai des points en commun avec Nathan

Yoda, la compétition incarnés

Nathan est sélectionné pour participer aux Olympiades Internationales de Mathématiques (j’ai eu de l’urticaire rien qu’en entendant le nom) et part à Taïwan pour le camp de préparation. Il s’intègre plus ou moins dans le groupe de jeunes, mais cela n’est dû qu’au fait qu’au sein de ce groupe se trouve « Yoda », que je nommerai de cette façon, ne me souvenant plus du nom de ce personnage: il parle de façon ampoulée, à la manière de Yoda dans Star Wars, se montre hautain et autoritaire à en exaspérer ses camarades. Si Nathan passe donc inaperçu, c’est donc grâce à Yoda, qui est imbuvable aux yeux des autres. On se doute bien que Yoda est Asperger as fuck, comme Nathan, mais les deux garçons sont complètement différents. Tandis que Nathan est réservé et peu sûr de lui, Yoda semble très expansif et bavard, même s’il use et abuse de la parole pour se plaindre continuellement des gens qui n’abondent pas dans son sens.  On comprend plus tard que Yoda s’auto-mutile avec son compas et reproduit les dialogue de sketchs des Monty Pythons quand il se sent en territoire hostile, provoquant l’hilarité de ses congénères. Yoda et Nathan ont des résultats plutôt médiocres aux tests, ayant des difficultés à se concentrer pendant les épreuves à cause des multiples micro-bruits environnants. Quand Yoda est recalé, Nathan le trouve la nuit, dans les toilettes, son bras en sang (il dédramatise en disant qu’il y est « juste allé un peu trop fort ») et demande à Nathan:

« J’imagine que toi aussi tu as été diagnostiqué? Moi on m’a dit que ça faisait de moi quelqu’un d’unique, que j’étais bizarre, oui, MAIS aussi doué. Mais si on n’est pas doué, on est juste… bizarre, c’est ça? ».

Si le film me semble avoir peu d’intérêt en général, je trouve que cette séquence est très forte. Il y a cette « nécessité » pour les autistes d’être talentueux.ses dans un domaine, et le fait qu’on se penche autant sur l’existence d’un intérêt spécifique dans le diagnostic montre à quel point cet aspect de nous est important aux yeux des non-autistes: si l’on veut excuser nos bizarreries, il faudra donner quelque chose en échange, être des bêtes de foire, étonner les masses. C’est le poids qui pèse sur les épaules de Nathan et de Yoda, il s’agit de prouver qu’ils ne sont pas QUE bizarres, cet enjeu des Olympiades est bien plus grand (et dangereux en cas d’échec) que pour leurs camarades. Le film montre bien à quel point la compétition ne leur sied ni à l’un ni à l’autre: Yoda est insupportable et continuellement au bord de la crise de nerf et finit par s’auto-mutiler, tandis que Nathan obtient de piètres résultats et ne parvient pas à tirer du plaisir des mathématiques, elles qui étaient, jusqu’à présent, une source de réconfort et de plaisir intense.

Yoda incarne également à mes yeux cet « effet miroir » que l’on a entre autistes: quand l’un.e d’entre nous se comporte de manière grossière et dérangeante, on a l’impression de nous regarder nous-même, on se demande avec appréhension: « dans quelle mesure les autres ne me voient-illes pas comme cela, moi aussi? ».

Les femmes à l’écran: rien de nouveau

Les rares figures féminines qui sont représentées dans ce film sont très clairement décevantes. Il y a la mère angoissée et dévouée, qui souffre du comportement de son fils. Il y a la seule fille de l’équipe de maths américaine avec qui Nathan part au Taiwan, elle doit avoir 5 lignes de dialogue dans tout le film à tout casser, elle joue du piano, bref, on ne sait pas qui elle est. Il y a son binôme, jeune fille chinoise qui colle au trope de la Manic Pixie Dream Girl et dont on sait peu également. Autant vous dire que le film échoue lamentablement au Test Bechdel. Toute la construction des personnages féminin du film est axée autour du « héros », aka Nathan, chacune de leur apparition à l’écran est vouée à montrer qu’elles se soucient de Nathan, et on fait bien sûr l’impasse sur leurs envies à elles, leurs ambitions. Il existe une exception dans le film: *SPOILER quand la mère de Nathan se tape son prof, un homme qui a la sclérose en plaque*, cette scène mise à part, les femmes sont cantonnées au care, ce qui laisse à désirer en terme de représentations.

Un film mignon qui procure quelques pistes de réflexions, sans plus

Je n’ai pas détesté ce film. Je ne suis pas une fan non plus. J’aimerais voir à l’écran des femmes autistes, des autistes non-blanc.ces aussi, des autistes nul.les en Maths, des autistes sociables comme je le suis moi-même, des autistes qui de l’humour, bref, des autistes RÉEL.LES comme j’en vois et côtoie autour de moi, car je ne suis pas la seule à être lassée des mêmes représentations autistiques: le garçon blanc, timide, hétéro, fort en Maths et désagréable avec les gens qui se démènent pour lui. Cette représentation des autistes n’est qu’une infime partie de la population autistique et est, à mes yeux, la moins intéressante.

Pour plus d’infos sur l’importance des représentations dans les séries et le cinéma:

L’excellent blog BD de Mirion Malle, Commando Culotte

Le blog Le Cinéma est Politique

La bande annonce de Le Monde de Nathan: 

L’histoire abracadabrante mais vraie de Caliméro

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C’est l’histoire d’un gars. Un gars blanc, hétérosexuel et cisgenré. Appelons-le Caliméro. Il est attiré par une fille, qu’il décrit comme « fascinante », il lui fait des tas d’éloges, lui lance subtilement des messages pour qu’elle comprenne qu’il est sensible à ses charmes. Il la voit comme une sorte d’infirmière, à qui il peut confier ses détresses, quelqu’un qui n’a pas de volonté propre ou d’envies autres que celles d’être attentive à ses souffrances de poète incompris par la vie. Il voudrait qu’elle soit disponible pour lui à toute heure et commence à être frustré quand il comprend qu’elle n’a pas perçu son intérêt romantique pour elle.

Caliméro estime que la souffrance est inhérente à l’Amûr, le Grand, le Vrai. Il adore les drames et voit sa vie comme une sorte de film où le séducteur qui multiplie les partenaires sexuelles s’éprend d’une Muse, Celle qui va l’accueillir en son sein, qui va éponger son front et écouter patiemment ses tourments. Celle qui va prendre sa défense. Celle qui est au-dessus des considérations charnelles, une forme éthérée, celle qui lui a dit de façon claire qu’elle n’avait pas accès à l’intimité des gen.tes par le sexe, et ça, c’est bô. Caliméro aimerait tout de même souiller un petit peu cette divinité, du moins repousser ses limites, voir jusqu’où il peut aller. Alors un soir de printemps, avec quelques grammes dans le pif, il envoie un sexto. Un sexto soft, d’après lui: « J’ai envie de toi… ça te choque? ». La réponse de la Fâme est cinglante, il s’en va, penaud, assouvir ses désirs avec une autre. Il ne sera pas à la hauteur de ses prétentions, car l’autre fille trouvera ça tellement nul qu’elle lui demandera de dégager en plein milieu de l’acte. Une fois de plus, le Destin s’acharne sur l’ego du pauvre Caliméro.

Dans la vraie vie, cette fille sur laquelle Caliméro projette ses désirs est autiste et n’a pas saisi tout de suite dans quel jeu celui-ci veut l’embarquer. Cette fille a un rapport compliqué avec son corps, une histoire de consentement trop souvent bafoué, d’interventions chirurgicales mineures mais traumatisantes, d’expériences sensorielles envahissante, de posture politique… bref, cette fille se définit la plupart du temps comme étant asexuelle et on se contrefout des raisons qui l’ont poussée à le faire. Ce qui importe, c’est qu’on lui a fait comprendre à de nombreuses reprises que s’il lui arrivait d’être en relation avec quelqu’un (un homme cis hétérosexuel, en particulier) c’est qu’elle avait de la chance, et qu’elle devrait remercier le ciel de tomber sur des partenaires qui tenaient assez à elle pour tolérer cette situation, qui l’aimait malgré cette défaillance énorme en elle. Sans compter qu’elle est autiste, ce qui n’est pas pour arranger les choses.

Cette fille, donc, reçoit ce texto intrusif un soir où elle regarde une série en pyjama en gobant des ramen, l’une de ses activités préférées dans la vie. Elle comprend qu’il y a un problème, mais n’arrive pas à le formuler clairement. Elle sent bien qu’elle n’a pas consenti à connaître ses désirs sexuels envers elle, et l’absence de réciprocité ne semble pas avoir traversé l’esprit de Caliméro. Il s’imagine peut-être qu’elle devrait se sentir honorée, flattée, le remercier de cette délicate attention? Elle n’a pas envie d’apprendre la vie à Caliméro, d’ailleurs il commence à la soûler avec ses sollicitations, elle l’envoie balader en lui disant d’arrêter de calquer ses messages sur 50 Nuances de Grey. Puis elle passe à autre chose.

Cette fille a des copines, plein de copines, même. Et comme beaucoup de copines, elles discutent entre elles quand elles se sentent mal à l’aise avec l’attitude d’un mec, quand elle se sentent en insécurité. Et il s’avère qu’une de ces copines est l’Autre, celle avec qui Caliméro a baisé une heure après avoir envoyé son fameux sexto. Celle qui, selon les dires de Caliméro, l’a utilisé « comme un kleenex » puisqu’elle n’a aucun intérêt romantique envers lui. Car non, Caliméro ne comprend pas pourquoi il n’est pas le seul à définir les termes de la relation. C’est lui l’Hômme, après tout. Comment cette fille, cette salope qui ne pense qu’au cul, se permet-elle d’être aussi insensible envers lui? Heureusement que, une fois de plus, la technologie des textos existe pour l’incendier de reproches. Se rendant compte de la coïncidence, les deux copines se prennent pas mal de fous rire sur son dos en se montrant mutuellement ses jérémiades sur leurs portables respectifs. Puis.

Le drame.

Caliméro, dans ce qu’il estime être sa grande naïveté, a interprété la réponse cinglante de sa Muse à son texto comme une invitation à insister. Il adore tester les limites tout en jouant la carte « HAN mais tu comprends j’ai besoin d’affection, je souffre, tu sais », sans se soucier des envies ni du consentement des filles qu’il prend pour des distributeurs de free hugs. C’est gênant, me direz-vous. C’est la culture du viol, vous dirais-je (TOUT DE SUITE LES GRANDS MOTS, RHALALALA). Mais lors de son insistance, il apprend que sa Muse SAIT pour l’Autre fille. Ceci n’est pas un drame en soi, ce que lui reproche sa Muse, c’est d’être intrusif, de la ramener à une norme sexuelle qui la débecte et de la prendre pour son infirmière. Mais pour Caliméro, ceci n’a pas d’importance, c’est le fait qu’il lui ait été « infidèle » qui est à l’origine de sa vexation, forcément. Il va donc se confondre en justifications à grand coups de « J’avais bu » (tiens, elle est originale celle-ci, on ne nous l’a jamais faite), « Je ne voulais pas vraiment être avec elle », « Ce que je ressens pour toi est autre chose, l’autre fille n’est rien pour moi etc ».  Et bien entendu, il va simultanément incendier l’autre copine, cette salope, pour lui reprocher d’avoir parlé. La Maman et la Putain in da place.

Bon, là c’est le moment où je vous quitte deux minutes pour aller vomir.

Oké. Donc dans sa stratégie d’établir une hiérarchie entre ces deux meufs, Caliméro a complètement zappé quelque chose: peut-être bien que ces deux filles ne sont pas en compétition pour lui, ni pour personne d’autre. Peut-être bien que les femmes se parlent entre elles et que dans ce cas il est plus difficile pour les mecs de foutre la merde entre nous. Ah, il n’avait pas pensé à ça, le bougre de Caliméro. Se faire envoyer bouler aussi bien par la Maman que par la Putain, unies dans le même combat, ça a dû lui faire tout bizarre.

D’un homme qui reproche aux femmes de parler entre elles parce qu’on lui a pourri son coup, qui tente de mettre ces femmes en compétition en valorisant l’une et en dénigrant l’autre, que peut-on en déduire? Quelqu’un à qui vous avez dit que vous ne comprenez pas l’implicite et qui va tenter de nous séduire en utilisant l’implicite, justement. Quelqu’un qui nous agite son désir sous le nez, qui nous impose des interactions qui tournent autour de ce désir, quelqu’un qui a aucun moment ne nous demande de quoi nous avons envie, quelqu’un qui chouine et qui se justifie alors qu’on lui dit de façon répétée qu’il est oppressant, quelqu’un qui, en somme, se torche avec notre consentement… Si tu reconnais quelqu’un de ton entourage dans cette description, le seul conseil que je peux te donner est: FUIS (après lui avoir cassé les doigts pour l’empêcher d’utiliser son téléphone) (ou lui avoir cassé son téléphone si tu veux minimiser les poursuites judiciaires).

Et sinon, je vous laisse deviner laquelle des deux copines je suis dans cette histoire.

Paillettes sur vos cœurs.

La pointe de l’iceberg, la psychanalyse et le genre.

Genre et autisme

« La pointe de l’iceberg »

J’ai piqué cette expression à Super Pépette qui la prononce dans une de ces vidéos et qui illustre pour moi la perception qu’on a des autistes en société. C’est l’expression que j’ai utilisée face à une amie qui me disait à quel point mon apparence extérieure était trompeuse. Et oui, ma bonne dame, les années d’apprentissage à coup d’essai-erreur ont porté leurs fruits.

J’expliquais à cette amie que lors d’une réunion de travail, un problème (évoqué dans le billet précédent) me tracassait tellement que j’ai été obligée de partir discrètement aux toilettes pour vomir et que je n’ai rien pu avaler à midi (et franchement il faut vraiment y aller pour m’empêcher de manger). Such a drama queen. Cette amie a ouvert grand les yeux et m’a dit qu’elle n’aurait jamais pu imaginer que j’étais dans un tel état. Elle m’a dit qu’en général on voyait quand les gens n’allaient pas bien, mais que moi je ne laissais rien transparaître. Alors oui, on voit une fille qui se dit autiste, mais qui a l’air d’aller très bien, de socialiser, faire des blagues, alors on ne peut pas admettre que cette personne souffre vraiment de cette socialisation. Bien sûr que personne ne peut se douter qu’en rentrant chez moi je peux rester des heures enroulée dans une couverture, ou que je suis incapable de communiquer avec qui que ce soit, ne serait-ce que répondre à un texto ou prendre un appel.

Il faudrait tirer la tronche pour être prise au sérieux dans son mal-être. Et il y a des jours où j’aimerais en être capable. Mais je ne sais pas comment on fait. Ou alors je ne sais plus. Parce que bon, je veux bien qu’on mette en relation certaines choses avec l’autisme, mais on ne peut nier que dans cette histoire il y a du vécu et de l’apprentissage à donf. Alors oui, je ne devait sûrement pas exprimer mes émotions d’une manière appropriée et cela a à voir avec ma perception autistique de la réalité, sur ce point-là je suis assez d’accord. Ce qui relève de l’apprentissage est que j’ai « choisi » à un moment de ma vie de ne pas exprimer mes émotions. Il y a l’éducation parentale, sans aucun doute, il y a le harcèlement à l’école, des traumatismes divers et variés (rien de très original, le lot commun d’à peu près tout le monde) qui contribue à ce que chacun.e d’entre nous adopte un fonctionnement qui lui est propre en ce qui concerne les émotions. On peu ajouter à cela que j’ai un vrai décalage en ce qui concerne les ressentis, j’ai du mal à être impactée par quelque chose sur le vif, il me faut du temps pour ressentir. Selon Tony Attwood ce décalage fait partie de la structuration mentale des autistes (des gens me diront « Haaan mais moi c’est pareil et pourtant je ne suis pas autiste », je leur dirai qu’on ne prend pas les symptômes isolément pour définir l’autisme. Voilà).

Un autre facteur entre en jeu: je suis une fille aux yeux de la société. Et on n’éduque pas une fille de la même façon qu’un garçon face aux émotions (ALERTE GENDER). Une petite fille qui exprime sa colère se verra très vite et très fortement réprimée alors qu’un petit garçon sera sans doute réprimé lui aussi (quoi que), mais les adultes à l’origine de cette répression portent en eux.elles toutes les représentations autour de la féminité et de la virilité qui seront véhiculées à travers leurs actes. Donc je suis une fille, et ma colère n’est pas acceptable partout. C’est paradoxalement l’émotion que j’arrive le mieux à exprimer. Parce qu’adolescente je me suis définie comme féministe (une féministe assez coconne, que la féministe adulte que je suis regarde à présent avec beaucoup de tendresse) (et beaucoup de poils, aussi) et que je refusais de coller aux stéréotypes de genre associés aux femmes. Les filles pleurent? Pas moi. Les filles ne se battent pas? C’est ce qu’on va voir (et tu vas voir ta gueule à la récré). Les filles ne jouent pas au foot? Je dribblais mieux qu’aucun garçon (pourtant je détestais le sport, maintenant que j’y pense). Les filles ça n’insulte pas, ça ne crache pas? Je suis prolixe en insultes mais pour les crachats, je m’entraîne toujours, j’avoue. Etc etc. Alors oui, je suis parfaitement à l’aise avec la colère, le problème est que cette émotion vient envahir toutes les autres.

Voilà pourquoi je suis sceptique vis-à-vis des critiques acerbes qui sont lancées aujourd’hui contre la formation psychanalytique des soignants. Comment réduire quelqu’un.e à ses symptômes sans prendre en compte son vécu, ce qui a contribué à le.la construire en tant qu’individu.e? Ce n’est pas parce que je suis autiste que je suis complètement imperméable aux injonctions de genre. Certes elles sont implicites et on a dû m’en expliquer certaines, mais j’ai obtempéré quand j’ai compris que c’était le seul choix à faire (ce qui est FAUX, bien évidemment). Ce n’est pas parce que les filles de ma classe avaient compris avant moi qu’elles devaient s’épiler pour être acceptées que j’ai échappé à cette norme (disons, quand je me suis fait traiter de gorille à la plage, bah j’ai compris). Ce n’est pas parce que je suis autiste que je ne fais pas de transfert, et que je ne suis pas l’objet d’un transfert.

Trop de charlatanerie a été faite avec la psychanalyse pour qu’elle soit prise au sérieux en France, c’est vrai. Trop de ravages ont été faits parmi les familles d’enfants autistes, je suis bien placée pour en parler. A présent on présente l’ABA comme une espèce de solution miracle et on préconise exclusivement l’approche comportementaliste. Une seule méthode pour des milliers d’individus, quoi ne mieux pour l’uniformisation? Un exemple ici:

Selon les recherches, le programme A.B.A. est actuellement le plus efficace auprès des jeunes enfants ayant un TED. Il peut aider certains enfants à apprendre à un rythme suffisamment rapide pour rattraper les connaissances et habiletés de leurs pairs à développement normal. L’A.B.A. maximise le temps d’enseignement en réduisant le temps consacré à des activités non productives comme l’autostimulation et les comportements non fonctionnels.

Désolée mais moi, quand je lis que les enfants autistes doivent marcher au même pas que les enfants neurotypiques, j’ai en tête un peloton de soldats marchant sagement au pas. On parle d’efficacité, mais qui décide de ce qui est productif et de ce qui est non-fonctionnel? Depuis quand l’autostimulation est non-fonctionnelle, BORDEL DE MERDE?! (Oui, je vous avais dit que je partais au quart de tour). Elle l’est visiblement pour quelqu’un qui estime la productivité comme une priorité devant le besoin d’un enfant d’évacuer son angoisse et de se rassurer. Qui oserait dire que ceci n’est pas purement du dressage?

Je ne veux pas réduire la psychothérapie comportementale à l’ABA, que ce soit clair. Approche psychanalytique, institutionnelle ou comportementale, peu importe si elle s’adapte à la personne, si elle prend réellement en compte ce qu’elle est et ce dont elle a besoin.

J’ai également des critiques envers les psychanalystes de comptoir, mais je l’aborderai à une autre occasion.