Bas les pattes : les limites personnelles des personnes autistes

autisme, ma life

Les neurotypiques ne comprennent pas l’explicite. On leur a appris à sur-interpréter chaque mot et la moindre intonation. Quand ils entendent « Non » ils pensent  « Mais encore ? ». Souvent, ils entendent également « Convaincs-moi ». Voilà le drame neurotypique, et on doit en parler. 

Les limites : une  vaste définition 

Il y a quelques temps, je parcourais Reddit, dans sa catégorie anglophone « relationship », fascinée – comme le reste d’Internet –  par une histoire à dormir debout : une jeune femme relatant l’étrange et perturbante relation  que son fiancé entretenait avec sa soeur à lui. Au fur et à mesure qu’elle actualisait son histoire, les faits devenaient de plus en plus scandaleux, au point que la belle-soeur vivait pratiquement chez eux et dormait dans le lit conjugal avec son frère – « elle a des problèmes de dos », lui avait dit son fiancé – tandis que notre auteure était reléguée au canapé. 

En parcourant les commentaires, je suis tombée sur le titre d’un livre, recommandé par un internaute : Where to draw the line : how to set healthy boundaries every day [Où placer le curseur  : comment établir quotidiennement de saines limites],d’Anne Katherine, une conseillère en santé mentale et conférencière américaine. Bien que n’ayant pas été expulsée de mon lit par une belle-soeur à tendance incestueuse, j’ai décidé de le lire afin d’acquérir la sagesse. Et croyez-moi, j’en ai largement eu pour mon argent. 

En lisant ce livre, j’ai découvert que je n’étais pas l’ermite hostile que l’on a souvent associé à ma personne : les limites sont personnelles et toujours valables, elles dépendent essentiellement de notre sensibilité et il n’est pas acceptable de la part d’autrui de les remettre en question. Dans sa définition de limite, Anne Katherine écrit qu’il s’agit « d’une ligne qui promeut l’intégrité […], protégeant chaque aspect chéri de notre vie – nos relations, notre temps, notre foyer, notre façon de faire, nos enfants, nos priorités, notre santé et notre argent ». Elle ajoute que ces limites sont invisibles, « maintenues à leur place par nos décisions et nos actions ». Elle la compare à une membrane qui maintient l’organisme intact, laissant passer les bonnes choses et gardant à distances celles susceptibles de nous blesser. Son livre se présente comme un manuel pratique, pourvoyant des pistes pour identifier nos propres limites. Je conseille vivement sa lecture, aussi bien aux autistes qu’aux non-autistes, si vous parvenez à lire l’anglais, car il n’y a pas encore de traduction disponible. 

La particularité autiste 

Mais voilà. Une fois que nous avons compris que nos limites sont valables, ils reste un problème de taille : les faire respecter. Anne Katherine fait état de plusieurs cas de figure où des personnes cherchent à franchir nos limites et comment les éconduire sereinement. Le problème, quand on est autiste, c’est que cet évènement est constant, tout au long de notre vie. 

Nous avons et établissons, très jeunes, des limites qui semblent incongrues et excessives aux yeux du néophyte neurotypique. Très jeune, nous apprenons que nos barrières ne sont pas assez valables pour être respectées : on se doit de regarder dans les yeux, de cesser d’utiliser nos corps comme bon nous semble – « arrête de te balancer / de remuer tes mains ! » – , de faire la bise à tata en grimaçant, d’accepter les câlins rassurants pour l’ego adulte, d’être touchés de façon anodine par nos pairs, de cesser d’être obsédés par notre intérêt spécifique, en somme, de cesser d’être bizarres. Pour les moins chanceux d’entre nous, des vidéos de nos crises vont circuler sur internet, postées et commentées par des adultes peu scrupuleux du respect du droit à l’image et à la vie privée. On a tellement intégré que nos limites personnelles ne sont pas légitimes, que nous peinons ensuite à nous les ré-approprier. 

Mais admettons qu’une fois adultes autistes, nous soyons aptes à repérer et à établir des limites saines avec notre entourage. C’est un beau travail, compte tenu de la liste énoncée ci-dessus. Mais nous passerons notre vie à lutter pour les faire respecter, car elles seront toujours trop strictes pour une société gouvernée par le syndrome neurotypique. Et notre réponse à ces intrusions est rarement plaisante pour leur sensibilité à fleur de peau. Quelques exemples personnels : 

  • Ce collègue de travail qui passe son temps à me toucher le bras, voire la nuque, qui s’approche trop près pour me parler, à qui je demande de reculer et de ne pas me toucher et qui part se plaindre à mes autres collègues, me traitant de « sauvage », faisant mine de vouloir me toucher « pour rigoler ». 
  • Cette personne à qui je refuse de prêter ma voiture – seul moyen de me rendre au travail, vu que je fais des malaises dans les transports en commun – et qui m’envoie dix messages larmoyants et culpabilisants. 
  • Cette personne qui prend mal le fait que je ne puisse la voir « que » deux heures, qui prétend que mon besoin de solitude est la preuve que je n’en n’ai rien à foutre de sa personne.
  • Cette personne qui se vexe quand je ne la regarde pas parler, car « c’est un manque de respect ». 
  • Cette personne inconnue qui m’envoie un énorme pavé par message sur Internet, exige que l’on discute de l’autisme et que je la coach gratuitement, sans me demander mon avis. 

Des exemples comme ceux-ci, j’en ai des centaines. Quand je les raconte à mes quelques amis très proches, les réactions sont logiques : « Mais tu attires les tordus ! » ou bien « Mais il n’y a que des tordus, à Nantes ?! ». Et bien non, mes chéris. C’est ainsi, la vie d’une autiste. D’autres vous relaterons des faits similaires.  Non, on n’attire pas les tordus, mais les neurotypiques finissent par se comporter comme tels, une fois confrontés à nos limites d’autistes et dans mon cas, à mon mauvais caractère. Il ne s’agit pas là de cas exceptionnels, c’est ainsi qu’on traite les autistes, certaines personnes étant plus intenses que d’autres : quand on refuse, légitimement, ce traitement, cela déclenche des drames unilatéraux dont, personnellement, je fais peu de cas. 

Alors, on en fait quoi ? 

Faut-il revoir à la baisse nos exigences, en termes d’espace personnel et de limites ? Je pense qu’il s’agirait là d’une grossière erreur. Que nous soyons ouvertement identifiés en tant qu’autistes ou pas, nous serons, le plus souvent, confrontés à la problématique d’être trop anormaux pour décider par nous même et faire valoir le respect de ces limites. Leur permettre de les franchir ne nous apportera pas la paix, mais nous épuisera et détruira la sérénité que certains d’entre nous avons durement arraché à ce monde. Même les personnes neutoypiques sensibilisées au consentement ne sont pas prêtes à affronter les saines barrières que nous leur mettrons pour vivre en paix parmi nos congénères. 

Ajoutons à cela qu’il semble être coutume, dans les sociétés neurotypiques, de se forcer à tolérer l’intolérable jusqu’à l’épuisement, aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère professionnelle. Il semble être attendu que nous en fassions de même, mais nous savons qu’ils peuvent toujours courir. Oh, bien sûr, il n’y a pas que des neurotypiques dans ce cas : il semblerait que nous, les autistes, ayons bien intégré leurs normes et que nous dépassions fréquemment les bornes, par imitation ou par conviction. Pour résoudre d’une fois pour toutes ce problème, je vais vous l’écrire ici, très explicitement : non, une personne autiste ne vous doit ni son amitié, ni son temps, ni son argent, sous le seul prétexte que vous l’êtes aussi. Personne ne vous doit quoi que ce soit, d’ailleurs. 

Je n’ai pas de réponse définitive, de conclusion surprenante ou de révélation renversante pour terminer ce post. Je souhaite néanmoins finir sur une note un peu positive – une fois n’est pas coutume : la trentaine atteinte, j’ai le plaisir de compter dans ma  vie des personnes formidables, des amies de longue date auprès de qui le respect mutuel est la norme. Il semblerait bien qu’Anne Katherine ait raison sur ce point : les limites personnelles permettent aux belles choses d’entrer et gardent  à distance celles qui sont néfastes. 

Compenser ou ne pas compenser?

ma life

[Description de l’image : un groupe de nonnes jouant de la guitare et des percussions, entonnant avec un grand sourire un « Happy Birthday sinner » sur un fond orangé évoquant candidement les flammes de l’enfer]

CW : mention de suicide

Aujourd’hui j’ai trente ans. Contrairement à nombreux de mes congénères autistes, j’ai survécu à l’entrée dans l’âge adulte sans tenter de mettre fin à mes jours, ce que l’on ne peut pas dire pour un grand nombre d’entre nous. Je sais néanmoins que les nombreuses épreuves que la société validiste (tiens, un nouveau mot pour ta gouverne, Sophie Cluzel ) réserve aux gens comme nous ont considérablement écourté mon espérance de vie et ne me fais pas d’illusion sur le fait de contredire les statistiques . J’ai tout de même l’intention de la vivre pleinement, cette courte vie, mais c’est sans compter sur les nombreux réflexes que nous acquérons pour masquer notre autisme et survivre, tant bien que mal, réflexes qui viennent user à chaque fois notre organisme.

Ceux et celles qui ont lu mon livre le savent : il faut se méfier des adultes. À trente ans, c’est fou comme cette intuition reste toujours très actuelle dans mon esprit. L’infantilisation constante que l’on subit quand on est autiste (et queer, mais c’est un autre débat), malgré toutes les preuves d’autonomie que l’on pourvoit, a probablement quelque chose à voir.  À neuf ans, j’ai tiré le constat suivant : les adultes mentent, ne tiennent pas leur promesses et sont dénués d’empathie pour d’autres êtres que ceux leur ressemblant. À trente ans et malgré les efforts fournis, je n’ai pas réussi à passer maître en ces trois domaines, qui me seraient pourtant si utiles. Oh, bien sûr, je m’essaie parfois au chantage affectif pour obtenir ce que je veux, sans grand succès (on me voit venir de tellement loin, c’est désespérant). Mais ce que j’ai appris, sans aucun doute, c’est à maîtriser la compensation comme jamais, pour ne pas être repérée.

Parlons-en, de la compensation : on la déteste, mais nous ne pouvons nous en défaire si facilement. Les autistes en capacité de masquer sommes pris dans une double injonction contradictoire : masquer équivaut à s’user, à abîmer sa santé et à écourter son espérance de vie de par l’incroyable énergie qu’exige ce mécanisme; ne pas masquer, c’est un suicide social, l’exclusion et la discrimination sans appel voire, surtout pour les personnes autistes racisées, courir le risque d’être brutalisé et/ou assassiné par la police.   Donc nous compensons, quitte à mourrir dix-sept ans plus tôt que le reste de la population, quitte à vivre dans un état de tension permanent. J’ai déjà lu sur Twitter que « masquer ou ne pas masquer est un choix personnel », laissez-moi rire jaune de mes dents nicotinées : dans de telles conditions, depuis quand avons-nous le luxe de choisir quoi que ce soit en la matière?

Je peux vous dire ce qu’il se passe, à la minute où je cesse de masquer, souvent par épuisement : c’est un grand choc pour l’entourage. Mais c’est quoi, exactement, masquer? Difficile à définir. Les mécanismes sont tellement présents dans la vie quotidienne que j’en viens à confondre le masque avec mon moi. Mais si je devais balancer quelques éléments, comme cela, en brut, je listerais les choses suivantes : se forcer à être expressive, à établir un contact visuel, à sourire, moduler sa voix de façon exagérée pour éviter le ton monocorde qui leur fait si peur, à nos sensibles NT, s’habituer à écouter des âneries en souriant poliment, se souvenir de hocher la tête et d’émettre des onomatopées telles que « ah » ou « hum » lors d’une conversation, faire semblant de comprendre une interaction alors qu’on ne va même pas faire l’effort de comprendre parce qu’entre nous, on s’en fout comme des couilles du Pape, mais bon.

Les NT se livrent à des manoeuvres somme toutes très exotiques, se déroulant sous nos yeux fuyants ébahis, tel un rituel primitif d’un peuple mystérieux. C’est toujours perturbant à observer, leur baratin et leurs danses sociales dont nous sommes les croche-pattes malgré nous. J’aimerais que les chercheurs se penchent sur leur cas : est-ce inné ou acquis? Y at-t-il un gène de la neurotypie? Comment font-ils pour rester en vie tout en se souciant AUTANT de ce que pensent les autres d’eux? Et d’abord, comment sont-ils assez autocentrés pour réellement croire que leurs congénères pensent à eux? Ne savent-ils pas que les autres NT sont, eux aussi, occupés à penser à ce que les autres peuvent penser de leur petite personne?¹ L’obsession du contact oculaire puiserait-elle ses origines dans cette inquiétude? Pouvons-nous parler d’une forme d’absence de conscience de soi-même, qui les pousserait à chercher l’approbation d’autrui par tous les moyens possibles? J’ai tant de questions, mais les chercheurs semblent trop occupés à trouver le moyen de faire avorter un foetus porteur de notre fameux gène de l’autisme, je sais pas, c’est dommage, quand même.

En tant qu’adulte autiste, quand je « décide » de ne pas masquer avec d’autres adultes, c’est parce que je n’ai plus l’énergie de leur faire croire que j’en ai quelque chose à carrer de leurs petites émotions. C’est parce que, comme le chante Aya Nakamura (notre reine), « j’ai pas l’temps d’avoir le temps » et qu’il est temps pour eux de cesser de demander à leur prochain d’être responsable de leurs émotions sous peine d’être accablé de reproches ou harcelé. C’est parce que malgré le fait que je répète à mes élèves qu’ils n’ont pas à surcompenser jusqu’à risquer de mettre leur santé en danger pour contrer les stéréotypes sexistes, racistes et validistes qui pèsent sur eux, je passe mon temps à faire le contraire et que tout le monde finit par atteindre sa limite, ma bonne dame. Je désapprends à compenser, j’essaie de trouver un équilibre, je ne sais pas si c’est une bonne idée, je sais juste que je n’en peux plus et que de toutes façons, je n’ai jamais été très douée à ce jeu sadique qu’est la surcompensation angoissée du handicap, ce n’est pas faute d’y avoir mis de la bonne volonté (cf le titre de ce blog, dans le doute). Le plus beau cadeau que l’on peut se faire à soi-même, en tant qu’autiste, c’est de s’autoriser à être autiste, justement, quand notre existence entière ne dépend pas de notre capacité à compenser. À l’aune de ma troisième décennie sur cette Terre, c’est un luxe dans lequel je compte bien me vautrer telle une truie bienheureuse dans sa mare.

¹ Il n’est pas question ici d’anxiété sociale, qui affecte les autistes, mais du jeu des apparences dans des environnements normopathes. Les pistes sur les raisons qui poussent les autistes à se soucier du regard des autres peuvent se trouver dans la crainte d’être à nouveau la cible de harcèlement ou victime d’agression, d’exclusion. Dans le cas de l’anxiété sociale, c’est un trouble à part entière très fréquent chez les autistes.

Mais au fait, et ton parcours diagnostic?

Diagnostic, ma life

La Fille Pas Sympa quand on l'interroge au sujet de son parcours diagnostic

La Fille Pas Sympa quand on l’interroge au sujet de son parcours diagnostic

On m’a fait remarquer par message privé que je n’avais pas fait d’articles au sujet de mon « parcours diagnostic ». C’est vrai que j’ai commencé ce blog sur un coup de gueule, en cherchant un espace où râler et où radoter, et on peut constater que j’ai tenu avec brio cette digne ligne éditoriale, que je m’étais involontairement fixée. Mais qu’y avait-il avant le diagnostic du SA? Qu’est-ce qui m’a amenée à être diagnostiquée? Apparemment c’est une question que tu te poses, toi qui sauras te reconnaître, ou toi qui me lis sans jamais commenter. Avant le diagnostic du SA, donc.

Il y avait surtout quelqu’un de complètement effrayée et qui luttait de toutes ses forces pour ne pas laisser transparaître cette frayeur face aux « autres », ces « autres qui semblaient très bien gérer tous les aspects de leurs vies et surtout, SURTOUT, les relations sociales. Une fille qui voulait être « normale » et qui ne comprenait pas pourquoi ce n’était pas le cas. J’aime bien le terme « aveugle sociale », parce qu’à presque 27 ans je ne panne toujours rien aux relations sociales, la différence étant qu’à présent je l’assume plus ou moins, alors qu’avant je refusais de me l’admettre.

Ado, j’ai eu une période où je dévorais la section « Psychologie » de la bibliothèque municipale. Je lisais surtout tout ce qui concernait l’autisme dit Kanner. Un ami de l’époque me demandai, perplexe: « Mais pourquoi tu t’intéresses autant à l’autisme? ». Je n’ai pas su quoi répondre. Je lisais aussi tous les ouvrages que je trouvais sur le langage non-verbal et avais l’impression d’entrer dans une autre dimension à leur lecture. J’étais convaincue que leurs auteurs, ainsi que les personnes capables de comprendre le langage non-verbal, possédaient des super-pouvoirs, je voulais absolument être comme elles J’appris en m’entraînant, et ce fut une vraie torture, à regarder les gens dans les yeux, parce que j’avais lu dans l’un de ces livres que c’était un signe de confiance, le signe qu’un personne était fiable. Aujourd’hui j’en rigole: les plus grands menteurs vous mentent en vous regardant droit dans les yeux, sans sourciller.

À vrai dire, je ne me souviens pas vraiment de comment j’ai découvert le Syndrome d’Asperger, une fois adulte. Depuis que j’ai découvert Google, j’avoue que je l’utilise un peu comme un Oracle, lui posant des questions et tombant sur des réponses hyper-farfelues qui me font rire et relativiser. Je devais sans doute traverser une énième phase de dépression après des évènements où l’on avait dû me faire comprendre que j’étais anormale et indésirable. Gênante. Bref, je devais être en train de broyer du noir chez moi, enfermée depuis des jours, ne me sentant plus capable d’affronter la vraie vie et ses adultes impitoyables. J’écris cela et tu dois penser que c’est tragique: je te rassure, ce genre d’états d’âme est d’une banalité affligeante, ils me traversent régulièrement et je finis toujours par en sortir. Ce devait être un de ces moments.

Nous sommes donc en hiver 2012. Si mes souvenirs sont bons, j’ai tapé sur la barre de recherche de Google « pourquoi j’ai autant de problèmes dans mes relations sociales », ou « je ne comprends pas le langage non-verbal, est-ce grave », ou encore « je me sens seule au milieu de plein de gens » (vous avez dit « drama »?). J’ai dû cliquer sur un lien parlant du SA et bien sûr cela a été un choc de me reconnaître. J’ai donc passé de longues heures à lire des infos -parfois contradictoires- sur Internet au sujet du SA, à prendre conscience. Ensuite j’ai dû beaucoup pleuré. Pas de soulagement, loin de là. Un peu pour les mêmes raisons que quand j’ai découvert que j’étais très probablement épileptique, il y a quelques mois: parce que je croyais être malade, atteinte d’une maladie incurable, que cela se passait dans mon cerveau, que je ne pouvais pas le contrôler et que cela m’angoissait.

Ensuite, il y a eu la phase du doute. Puis le déni. Puis les pleurs, à nouveau. Puis le doute. Et ainsi de suite. Ça a duré des mois et je n’ai osé en parler à personne. J’étais très déprimée, je pense que parler de dépression n’est pas un abus de langage. J’étais en deuil après une perte importante, la mort d’un être très cher, je n’en parle toujours pas à ce jour, mais cette période était très morose. Je venais de devenir végane et toutes mes routines alimentaires étaient bouleversées, ce n’était clairement pas le moment idéal pour un tel changement, mais après avoir appris la vérité au sujet des conditions atroces -pour les animaux- dans lesquelles sont produits les oeufs et les produits laitiers, je ne me sentais pas capable de continuer d’en consommer. Le problème étant que PERSONNE, absolument personne dans mon entourage n’étais sensible au sort des animaux, ce qui accentuait encore plus mon sentiment d’étrangeté. Je pense qu’en devenant végane je capitulais, je renonçais à la normalité, malgré moi, il faut bien l’admettre.

Les mois passèrent. Ma vie changeait progressivement, je commençais à agir, à militer. Je finis par lâcher mes études, puis mon appart, puisqu’il s’agissait d’un logement étudiant. Je vis en squat, je rencontre des personnes qui partagent mes centres d’intérêt, ma sensibilité. On devient ami.es, petit à petit je me retrouve entourée de personnes de plus en plus atypiques, en marge de la société. J’ai changé de cadre, mais mes incompétences sociales perdurent et je ressens toujours ce même décalage, avec les peurs qui en découlent. Je me prends sévèrement la tête avec des mecs qui tiennent des discours masculinistes, je commence à saturer des machos qui pullulent dans les luttes sociales et qui imposent un virilisme très oppressant. C’est à cette période où je développe la stratégie de la fuite: je me déplace géographiquement, quand j’en ai marre d’un endroit, je pars ailleurs et j’ai l’illusion que le problème a disparu. C’est aussi à cette période que je rencontre T, qui sera mon partenaire et avec qui j’habiterai pendant plus d’un an.

T est un garçon violent, mais au moment de notre rencontre, je baigne déjà dans un climat de violence constante. De plus, j’ai grandi dans un foyer violent, donc la violence que l’on m’inflige peut-être très grande avant que je ne me rebiffe, avant que je ne (re)prenne conscience que c’est intolérable, que je ne mérite pas un tel traitement. Je vais cesser ma relation avec T à cause de sa violence verbale (puis revenir avec lui un mois plus tard), mais il aura au moins eu le mérite de pointer, d’expliciter certains de mes fonctionnements qui le mettaient hors de lui. Et c’est là que le terme « Syndrome d’Asperger » réapparaît dans ma tête. Je me rends alors compte que j’ai voulu fuir, changer, mais qu’il y a bel et bien quelque chose d’inéchangeable en moi. C’est à partir ce ce moment que je commence à lire des livres au sujet du SA, et bien sûr cela tourne à l’obsession. Après une énième catastrophe professionnelle, je prends enfin mon courage à deux mains pour contacter la psychiatre qui finira par établir mon diagnostic. Je décide aussi de reprendre mes études, qui me passionnaient, je prends un appart avec T et commence un Service Civique.

« Comment se passe un diagnostic? », me demande-t-on souvent. Je ne saurais y apporter une réponse générale. Cela dépend du ou de la psy, de ses orientations théoriques et professionnelles, et même de ses orientations éthiques. Dans mon cas, on a passé au peigne fin ma petite enfance -ma mère a même participé-, mon enfance et adolescence, afin d’écarter toute autre possibilité qui expliquerait mon fonctionnement autistique. J’ai beaucoup parlé, je me suis lâchée, il y a eu des moments où je me retenais de pleurer en prononçant certaines phrases que je n’avais jamais dites à voix haute auparavant. J’étais toujours dans le doute et me disais que je si je n’étais pas aspi, la seule possibilité qui restait était celle de la folie, oui, je devais être folle.

J’ai mis du temps à accepter la possibilité d’être autiste. C’était un mot fort, qui me faisait peur. Il m’a fallu ce mot pour réussir à connaître mes besoins, à apprendre à les respecter et à cesser de vouloir me forcer à faire des choses dangereuses pour ma psyché. Il a fallu que j’assume mes failles (ohlalà, ce blog vire au développement personnel) pour en faire ma force (qu’est-ce que je vous avez dit), et le diagnostic du SA m’a forcé à reconnaître que non, je ne suis pas anormale parce que j’aime être seule, que j’ai des réactions inattendues et que je me fatigue beaucoup plus vite que les NT dans certains contextes.

Aujourd’hui, c’est presque pleinement assumé. T et sa violence ont quitté ma vie. Il y a cette personne, mon « significant other » (qui fait SA quand on l’abrège, c’est rigolo EDIT: on me souffle dans l’oreillette que non, ça ne s’abrège pas comme ça, je me suis trompée et en suis profondément dépitée, voilà) qui partage certaines de mes particularités. Il y a ces ami.es toute.s plus atypiques que les autres. Il y a mes deux chats-pitres-adorables-créatures avec lesquels je saoule ma TL Twitter. Il y a cet appartement où je me sens tellement bien. Il y a mes études, qui me passionnent toujours autant. Il y a le militantisme, qui prend des aspects multiples. Il y a cette ville que j’aime habiter, où je me sens chez moi, finalement.

L’après-diagnostic est immensément plus serein que le chaos qui lui a précédé.

9 Fun Facts sur la Fille Pas Sympa

ma life

1- J’achète toujours les légumes emballés pour ne pas devoir interagir avec l’être humain qui est chargé de peser les légumes au poids.

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2- Je refuse de danser dans une boîte où on ne passe pas du Beyoncé. Question de principes.

3- Quand j’entends certaines chansons je ne peux m’empêcher de les relier mentalement à des vidéos de chatons dansant dessus et ça me pourrit mes soirées. Genre ÇA:

4- Je fais semblant d’être une gourmet en société, alors qu’en réalité mon plat préféré c’est les ramen:

5- Quand j’étais à la fac, je me suis fait passer pour une auteure célèbre qui est mon homonyme, j’ai même dédicacé des livres et donné des conseils d’écritures bidons à des Nice Guys qui se rêvaient écrivains.

6- Comme je ne sais jouer qu’une chanson et demie à la guitare, je la joue puis rends l’instrument d’un air blasé, du style « vous n’êtes pas prêt.es pour entendre une telle merveille, je vous préserve ».

7- Je méprise secrètement les gens qui n’aiment pas manger épicé.

8- Je suis tellement maladroite avec mon corps qu’une fois, lors d’un repas, j’ai préféré avoir faim plutôt que tendre le bras par dessus la table pour atteindre le seul truc végane, de peur de tout faire tomber.

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9- J’ai la fâcheuse manie d’adopter tous les animaux que je considère être en détresse (c’est-à-dire, me regardant avec des yeux larmoyants suppliant de la nourriture). J’ai déjà un chat et demi et deux limaces (OUI une limace peut avoir des yeux larmoyants).

Le loup dans la bergerie

ma life
Je suis allée faire un tour sur un blog très trèèès vieux que je tenais lors de mes débuts dans le monde merveilleux de l’Internet. C’est pas joli joli en général, j’écrivais assez mal le Français à cette époque. Mais j’ai trouvé ce texte. Et j’ai eu envie de rendre hommage au mini-moi de l’époque en le ressuscitant ici, sans rien modifier.

C’est un monde à part, un écosystème à l’intérieur même de la société. Prisonniers ou protégés? Peut-être les deux à la fois….J’ai toujours suivi le troupeau, convaincue d’être protégée par eux, tel que ma mère nous le répétait sans cesse. J’ai étouffé cette voix contestataire qui se cachait en moi pour être acceptée, aimée. J’ai été intolérante envers ceux qui s’écartaient ne serait-ce qu’un pas de cette voie sacrée, j’ai porté un regard impitoyable sur ce monde extérieur si menaçant à nos yeux.

Et aujourd’hui je me réveille douloureusement… Je suis supposée être une brebis docile, toute en guimauve et soumise. La soumission, ô combien elle est appréciée, cette qualité inhérente au christianisme! Surtout chez nous, les femmes. Nous sommes l’idéal féminin, selon eux, voilà pourquoi les autres nous convoitent, veulent nous détourner du droit chemin. Non, restons dans cet enclos sécurisé, acceptons le silence et sachons nous contenter de peu. En effet, l’ambition est aussi mal vue parmi nous, qu’elle soit économique ou intellectuelle, ainsi que toute autre forme d’émancipation. Mais moi, je suis autre chose, même si je l’ai longtemps renié. Je râle, je proteste, je suis orgueilleuse, narcissique, cynique, perverse. Et ce « moi » sort de ses gonds, pète un câble. Il se fraie le passage à travers les couches de sucre que je lui ai versé dessus. Il fait craquer une allumette dans ma conscience après l’avoir arrosé d’essence. Bref, il emmerde tout le monde.

Je veux être moi mais je suis nous, je veux crier mais je chuchote, je veux jouir mais je me refoule, je veux être libre mais… je suis le loup dans la bergerie. Et je ne trouve pas la sortie

L’histoire abracadabrante mais vraie de Caliméro

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C’est l’histoire d’un gars. Un gars blanc, hétérosexuel et cisgenré. Appelons-le Caliméro. Il est attiré par une fille, qu’il décrit comme « fascinante », il lui fait des tas d’éloges, lui lance subtilement des messages pour qu’elle comprenne qu’il est sensible à ses charmes. Il la voit comme une sorte d’infirmière, à qui il peut confier ses détresses, quelqu’un qui n’a pas de volonté propre ou d’envies autres que celles d’être attentive à ses souffrances de poète incompris par la vie. Il voudrait qu’elle soit disponible pour lui à toute heure et commence à être frustré quand il comprend qu’elle n’a pas perçu son intérêt romantique pour elle.

Caliméro estime que la souffrance est inhérente à l’Amûr, le Grand, le Vrai. Il adore les drames et voit sa vie comme une sorte de film où le séducteur qui multiplie les partenaires sexuelles s’éprend d’une Muse, Celle qui va l’accueillir en son sein, qui va éponger son front et écouter patiemment ses tourments. Celle qui va prendre sa défense. Celle qui est au-dessus des considérations charnelles, une forme éthérée, celle qui lui a dit de façon claire qu’elle n’avait pas accès à l’intimité des gen.tes par le sexe, et ça, c’est bô. Caliméro aimerait tout de même souiller un petit peu cette divinité, du moins repousser ses limites, voir jusqu’où il peut aller. Alors un soir de printemps, avec quelques grammes dans le pif, il envoie un sexto. Un sexto soft, d’après lui: « J’ai envie de toi… ça te choque? ». La réponse de la Fâme est cinglante, il s’en va, penaud, assouvir ses désirs avec une autre. Il ne sera pas à la hauteur de ses prétentions, car l’autre fille trouvera ça tellement nul qu’elle lui demandera de dégager en plein milieu de l’acte. Une fois de plus, le Destin s’acharne sur l’ego du pauvre Caliméro.

Dans la vraie vie, cette fille sur laquelle Caliméro projette ses désirs est autiste et n’a pas saisi tout de suite dans quel jeu celui-ci veut l’embarquer. Cette fille a un rapport compliqué avec son corps, une histoire de consentement trop souvent bafoué, d’interventions chirurgicales mineures mais traumatisantes, d’expériences sensorielles envahissante, de posture politique… bref, cette fille se définit la plupart du temps comme étant asexuelle et on se contrefout des raisons qui l’ont poussée à le faire. Ce qui importe, c’est qu’on lui a fait comprendre à de nombreuses reprises que s’il lui arrivait d’être en relation avec quelqu’un (un homme cis hétérosexuel, en particulier) c’est qu’elle avait de la chance, et qu’elle devrait remercier le ciel de tomber sur des partenaires qui tenaient assez à elle pour tolérer cette situation, qui l’aimait malgré cette défaillance énorme en elle. Sans compter qu’elle est autiste, ce qui n’est pas pour arranger les choses.

Cette fille, donc, reçoit ce texto intrusif un soir où elle regarde une série en pyjama en gobant des ramen, l’une de ses activités préférées dans la vie. Elle comprend qu’il y a un problème, mais n’arrive pas à le formuler clairement. Elle sent bien qu’elle n’a pas consenti à connaître ses désirs sexuels envers elle, et l’absence de réciprocité ne semble pas avoir traversé l’esprit de Caliméro. Il s’imagine peut-être qu’elle devrait se sentir honorée, flattée, le remercier de cette délicate attention? Elle n’a pas envie d’apprendre la vie à Caliméro, d’ailleurs il commence à la soûler avec ses sollicitations, elle l’envoie balader en lui disant d’arrêter de calquer ses messages sur 50 Nuances de Grey. Puis elle passe à autre chose.

Cette fille a des copines, plein de copines, même. Et comme beaucoup de copines, elles discutent entre elles quand elles se sentent mal à l’aise avec l’attitude d’un mec, quand elle se sentent en insécurité. Et il s’avère qu’une de ces copines est l’Autre, celle avec qui Caliméro a baisé une heure après avoir envoyé son fameux sexto. Celle qui, selon les dires de Caliméro, l’a utilisé « comme un kleenex » puisqu’elle n’a aucun intérêt romantique envers lui. Car non, Caliméro ne comprend pas pourquoi il n’est pas le seul à définir les termes de la relation. C’est lui l’Hômme, après tout. Comment cette fille, cette salope qui ne pense qu’au cul, se permet-elle d’être aussi insensible envers lui? Heureusement que, une fois de plus, la technologie des textos existe pour l’incendier de reproches. Se rendant compte de la coïncidence, les deux copines se prennent pas mal de fous rire sur son dos en se montrant mutuellement ses jérémiades sur leurs portables respectifs. Puis.

Le drame.

Caliméro, dans ce qu’il estime être sa grande naïveté, a interprété la réponse cinglante de sa Muse à son texto comme une invitation à insister. Il adore tester les limites tout en jouant la carte « HAN mais tu comprends j’ai besoin d’affection, je souffre, tu sais », sans se soucier des envies ni du consentement des filles qu’il prend pour des distributeurs de free hugs. C’est gênant, me direz-vous. C’est la culture du viol, vous dirais-je (TOUT DE SUITE LES GRANDS MOTS, RHALALALA). Mais lors de son insistance, il apprend que sa Muse SAIT pour l’Autre fille. Ceci n’est pas un drame en soi, ce que lui reproche sa Muse, c’est d’être intrusif, de la ramener à une norme sexuelle qui la débecte et de la prendre pour son infirmière. Mais pour Caliméro, ceci n’a pas d’importance, c’est le fait qu’il lui ait été « infidèle » qui est à l’origine de sa vexation, forcément. Il va donc se confondre en justifications à grand coups de « J’avais bu » (tiens, elle est originale celle-ci, on ne nous l’a jamais faite), « Je ne voulais pas vraiment être avec elle », « Ce que je ressens pour toi est autre chose, l’autre fille n’est rien pour moi etc ».  Et bien entendu, il va simultanément incendier l’autre copine, cette salope, pour lui reprocher d’avoir parlé. La Maman et la Putain in da place.

Bon, là c’est le moment où je vous quitte deux minutes pour aller vomir.

Oké. Donc dans sa stratégie d’établir une hiérarchie entre ces deux meufs, Caliméro a complètement zappé quelque chose: peut-être bien que ces deux filles ne sont pas en compétition pour lui, ni pour personne d’autre. Peut-être bien que les femmes se parlent entre elles et que dans ce cas il est plus difficile pour les mecs de foutre la merde entre nous. Ah, il n’avait pas pensé à ça, le bougre de Caliméro. Se faire envoyer bouler aussi bien par la Maman que par la Putain, unies dans le même combat, ça a dû lui faire tout bizarre.

D’un homme qui reproche aux femmes de parler entre elles parce qu’on lui a pourri son coup, qui tente de mettre ces femmes en compétition en valorisant l’une et en dénigrant l’autre, que peut-on en déduire? Quelqu’un à qui vous avez dit que vous ne comprenez pas l’implicite et qui va tenter de nous séduire en utilisant l’implicite, justement. Quelqu’un qui nous agite son désir sous le nez, qui nous impose des interactions qui tournent autour de ce désir, quelqu’un qui a aucun moment ne nous demande de quoi nous avons envie, quelqu’un qui chouine et qui se justifie alors qu’on lui dit de façon répétée qu’il est oppressant, quelqu’un qui, en somme, se torche avec notre consentement… Si tu reconnais quelqu’un de ton entourage dans cette description, le seul conseil que je peux te donner est: FUIS (après lui avoir cassé les doigts pour l’empêcher d’utiliser son téléphone) (ou lui avoir cassé son téléphone si tu veux minimiser les poursuites judiciaires).

Et sinon, je vous laisse deviner laquelle des deux copines je suis dans cette histoire.

Paillettes sur vos cœurs.

Chronologie d’un effondrement émotionnel

ma life, Non classé

Il y a des moments que les autistes connaissent très bien et redoutent plus que tout: les effondrements émotionnels.

ohmygod

Cela arrive pour de multiples raisons qui varient en fonction de chaque personne. En ce qui me concerne, les changements brusques et non-souhaités et la déception sont de gros déclencheurs. Les effondrements émotionnels prennent différentes formes en fonction de la situation mais en général ça se passe comme ça:

–  Un grand sentiment de vide s’installe sournoisement. Je ne ressens plus rien. Je suis un légume.

–  Je ne m’alimente plus, et cela pendant plusieurs jours. Je n’ai même pas faim, je perds tout lien sensoriel avec mon corps. Sauf peut-être l’odorat, au bout d’un moment je sens quand même que je devrais prendre une douche.

– Je ne sors plus de chez moi pendant des jours. Je pense que si je me laissais aller, si je n’avais pas un minimum d’obligations sociales, cela pourrait durer des semaines.

– Mon ordinateur est mon meilleur ami. Je ne communique avec personne, mais je regarde des trucs super nuls en streaming et lis des blogs BD.

– Je dors au moins 15h par jour. Être réveillée m’emmerde parce que je suis consciente. Je préférerais dormir, ne pas être vivante.

– Vu que je ne ressens rien, je me fais mal, pour au moins sentir si je suis encore vivante ou un truc dans le genre. Manque de bol, je suis hyposensible à la douleur externe. Alors oui, parfois c’est pas joli-joli.

– Je ne réponds évidemment plus aux appels ni aux SMS. Je fais semblant de ne pas être là si on sonne à ma porte. Socialement, pendant quelques jours, je n’existe plus.

– Je pense à la mort, et de manière plutôt sereine d’ailleurs. Dans ces moments-là, j’envie les gens qui meurent de manière douce et paisible. Les gens qui ne se ratent pas. Je me pose la question de comment faire pour ne pas traumatiser ceux ou celles qui retrouvent le corps. Comment s’assurer que ton animal domestique ne te bouffera pas. Des trivialités dans le genre. Je n’ai jamais envisagé sérieusement le suicide ni même fait une tentative, je précise pour les alarmistes.

– Je fume des clopes à longueur de journée et ne bois que du chocolat chaud.

Et puis, un jour, je retrouve des sensations. Je ressens à nouveau mon corps, c’est douloureux et en même temps merveilleux. Je renais de mes cendres -ou plutôt du canapé- je ferme mon ordi, j’ouvre la fenêtre pour aérer. Je commence à faire la vaisselle, à ranger, faire le ménage, jeter des ordures  à la poubelle, à laver les draps. Je quitte mon pyjama et prends une douche, mets des habits propres et vais faire quelques achats pour remplir le frigo. Je reprends contact avec le monde, petit à petit. Je réponds aux sms, rappelle les gens. Puis je quitte mon logement, mon cocon, pour repartir affronter la vie en commençant par un apéro au soleil, entourée de personnes que j’aime malgré mon semblant d’indifférence, et qui attendaient mon retour à la vraie vie sans me juger.

soleil

Je suis autiste et je t’emmerde

ma life

Haha, je savais que j’allais t’attirer avec cet titre racoleur! Trêve de plaisanteries, je constate que je n’ai pas raconté la suite de ces événements qui m’avaient un peu (trop) chamboulée. Ce titre est donc une réponse au fameux « Tu pourrais faire un effort ». Oui, je pourrais faire un effort. Mais bizarrement, c’est toujours aux mêmes personnes de faire des efforts, donc je choisis de te dire que je t’emmerde. Tant pis, c’est la vie, tu t’en remettras.

Où en étions-nous? Ah oui, cette conversation avec cette collègue / supérieure hiérarchique (le statut n’a jamais été précisé entre nous). En bonne autiste que je suis, j’ai cogité tout le WE au sujet de ce qu’elle m’avait dit, en essayant de percevoir ses intentions. Et plus j’y pensais, plus je me mettais en colère contre elle. Je savais, sans le nommer, qu’il y avait quelque chose de malsain dans notre relation, comme une tentative de sa part pour assurer sa domination sur ma personne (pour ceux.lles non-familiarisé.es avec le jargon de la sociologie, je précise que je ne parle pas de BDSM). Et ça partait beaucoup trop loin. Dimanche soir, donc, j’étais déterminée à arrêter mon contrat. Heureusement, au sein de cette asso il existe des personnes avec qui je ne travaille pas mais avec qui je m’entends plutôt bien. J’ai pu expliquer la situation à l’une de ces personnes, qui m’a proposé de venir travailler dans son secteur. Résumons: quitter un travail bof, avec pour collègue une connasse moralisatrice, pour faire un taf plus intéressant avec des gens sympas? Oh que oui! Mais avant tout, il fallait convenir une réunion avec ma collègue pour parler de cette transition.

Cette réunion c’est trèèèèès mal passée. Mon ancienne collègue a explosé, me reprochant plein de choses qu’elle n’avait pas abordées avec moi de façon explicite. Je me suis rendu compte du problème: elle fait partie de ces gens qui cherchent le double sens à tout ce que vous lui dites. Tu m’étonnes qu’on étaient mal barrées, elle et moi. Si je lui dis « Il fait froid », elle va penser que je le lui reproche et m’en vouloir. Mais va te faire soigner, ma vieille.

Je n’ai pas non plus gardé ma langue dans ma poche. Je lui ai dit que je me passais de ses conseils comportementaux, qu’on était pas potes, et que si elle interprétait tous mes dires c’était son problème, pas le mien. Maintenant on ne peut plus se blairer, allez savoir pourquoi.

Aujourd’hui je me sens beaucoup plus à l’aise sur mon nouveau lieu de travail et oh, surprise! il paraîtrait que je ne suis pas la seule à avoir eu des problèmes avec cette personne à cause de son autoritarisme. En effet, quelques personnes m’ont raconté leurs propres mésaventures avec cette femme et il semblerait que je ne sois pas un cas isolé. J’aurais juste rendu visible un rapport de domination et comme toujours, cela a été bénéfique pour moi -l’autiste qui vous emmerde- mais aussi pour les autres.

Ralentir

ma life

Il y avait ce jeune garçon, un ado lugubre, qui traînait à prendre son billet devant le distributeur du train et qui m’exaspérait au plus au point. Je jetai un regard sur l’écran, il ne cessait d’annuler et de revenir en arrière, avec des gestes lents, il galérait visiblement à acheter un billet, je crois. En ce qui me concerne, il me restait une minute et 30 secondes pour acheter mon billet et me précipiter vers le train et espérer de le choper à temps. Je commençais à désespérer et mon langage corporel a peut-être traduit mon impatience. Je respirai profondément -dans un soupir d’exaspération et pour aérer mes voies respiratoires qui commençaient à se rétrécir d’angoisse. Je sais, c’est odieux, mais comment faire face à ce genre de situations? Comment faire comprendre à la personne devant vous qu’elle va vous faire rater votre train à cause de sa maladresse face à l’écran?

Le gamin a esquissé un regard dans ma direction est s’est immédiatement éloigné, sans prendre de billet. Je me suis bien sûr ruée sur la machine et en deux mouvements mon billet sortait et je courrai vers la voie indiquée. Je suis entrée au moment où retentissait le signal de départ. Une fois assise, j’ai commencé à cogiter. J’avais jeté un regard au jeune homme, qui s’était posté devant le panneau d’affichage l’air morose, le regard dans le vide. Sa silhouette voûtée dans sa doudoune noire me rappelait vaguement quelqu’un… Mon frère, sûrement, à l’âge de 16 ans? Je n’en sais rien.

Et là, je m’en suis voulue. Mais à mort. Je me suis sentie tellement conne, tellement en décalage avec moi-même. J’avais visiblement devant moi un jeune qui galérait à prendre son billet. J’étais tellement obnibulé par mon train que je n’ai même pas pris la peine de lui proposer mon aide, moi qui m’entend plutôt bien avec les machines. Bien sûr, il aurait pu aller au guichet, me direz, mais je suis bien placée pour comprendre à quel point certaines personnes évitent à tout prix les interactions sociales avec des étrangers. Et là, la question à 1 million: et si ce garçon était autiste? Et si j’avais laissé dans la galère l’un « des miens »? Horreur. J’essaie de me rassurer: il n’avait pas l’air pressé, mais son comportement était étrange (à mes yeux), le fait de s’acharner sur l’écran pour ensuite aller se poster l’air de rien avec les autres gens, sans prendre de billet, j’avais l’impression qu’il faisait semblant, qu’il se sentait vraiment mal à l’aise et qu’il avait paniqué en ressentant mon impatience (oui, je sais, c’est pas possible, théorie de l’esprit et gna gna gna, mais si vous pensez cela c’est bien la preuve que vous ne connaissez rien à l’autisme).

Et moi. J’étais partie sans m’assurer qu’il n’avait pas besoin d’aide. Franchement, ça m’aurait coûté quoi de l’aider? Mon train? Je rentrais chez moi, je n’étais pas pressée, j’aurais pu prendre le suivant. Je me serais assurée de ne pas laisser quelqu’un dans la détresse, si c’était le cas pour lui. Je me serais assise dans le café de la gare et j’aurai attendu le prochain train. J’aurai aussi pu ne pas prendre de billet, je ne me suis même pas fait contrôler, c’était l’heure de pointe. J’aurai pu l’acheter à bord (mais ça implique d’aller voir le contrôleur et de lui parler, et c’est une autre histoire). Bref, j’aurais pu l’aider, lui montrer un peu de considération.

Et là, évidemment, c’est la débandade des remords. Tout ce que j’aurai pu faire de bien et que je n’ai pas fait. Tout les moments où je me rends compte, avec le recul, que des personnes avaient besoin d’une attention et à qui je n’ai même pas octroyé un regard, une parole de soutien. Parce qu’à ce moment-là je ne savais pas. N’importe qui aurait pu voir leur souffrance, grosse comme le nez au milieu du visage, mais pas moi. C’est avec le recul et en réfléchissant que je m’en suis rendue compte. Parce que je ne suis jamais sûre d’avoir la bonne interprétation des sentiments des gens et que je fais de gaffes énormes. « Il n’ont qu’à être explicites », vous dites. Ce n’est pas si facile d’expliciter sa détresse, sa souffrance. Ça rend tellement vulnérable. Et ayant beaucoup de mal à identifier mes propres sentiments, je suppose que d’autres ont également cette difficulté sans forcément être autistes. C’est cette subtilité qu’on peut avoir pour identifier la souffrance d’autrui sans avoir besoin de la nommer, et de montrer son soutien, je n’ai pas l’impression de la posséder. Et si je la possède, il y a toujours un stimulant ou une angoisse qui monopolise mon attention et m’empêche de me décentrer.

Autocentré, c’est la traduction de « autiste ». Pas plus que les gens pressés qui eux voient la détresse mais choisissent de l’ignorer, certes. Mais je ne veux pas faire partie de ces gens pressés. La vitesse du monde m’impose d’être aveugle à la souffrance d’autrui, certes. Il est peut-être temps de ralentir.

Bon ok, t’es autiste mais tu pourrais faire un effort

ma life

Il y a eu des moments extrêmement chaotiques dans ma vie, à un tel point que parfois, en regardant en arrière, je me demande comment j’ai bien pu faire pour traverser tout cela sans finir en HP. Avec le recul il est évident que toutes mes difficultés étaient et continuent d’être liées au Syndrome d’Asperger et à la non-acceptation de celui-ci par mes congénères. L’avantage d’avoir un diagnostic est que premièrement on comprend que non, nos difficultés ne sont pas le lot de tout le monde, et que deuxièmement on est en capacité d’expliquer notre fonctionnement à notre entourage.

C’est à la deuxième étape où ça coince, en ce qui me concerne. Si la personne en face de vous refuse de bousculer ses préjugés sur l’autisme, il n’y a aucune chance qu’elle prenne en compte vos spécificités et qu’elle l’intègre à la perception qu’elle se fait de vous. Cela apparaît sous la forme de « arrête donc de te chercher des excuses », bien que non prononcé de cette manière (gardons à l’esprit que les neurotypiques dégoulinent de tact et de phrases consensuelles censées nous faire passer pour des brutes sans cœur) (oui bon ok, c’est une blague) (et l’humour, tu connais?).

En ce qui me concerne, ces difficultés se manifestent surtout dans le monde du travail. J’ai longtemps pensé naïvement que l’on valoriserait mes compétences et non mes habilités sociales, après tout ce sont les termes du contrat: je réalise des tâches et on me paie en échange, point. Nulle part est mentionné sur la fiche de poste « Vous devrait socialiser de manière normée et surtout passer pour quelqu’un d’ouvert et de sociable ». Franchement je n’aurais pas postulé, ce n’est absolument pas dans mes cordes.

Dans mon boulot actuel, j’ai prévenu la responsable que j’étais autiste. Légalement, je n’y suis absolument pas contrainte, mais je tenais à ce que l’on prenne en compte cette spécificité. Il s’agissait d’un poste dans une asso qui défend des valeurs avec lesquelles je suis complètement d’accord, il me semblait important d’être honnête. D’emblée cette responsable semblait être prête à prendre en compte le SA, même si je n’ai pas tardé à comprendre qu’elle était tellement surchargée et débordée (du moins, c’est ce qu’elle montre, comme presque tout le monde dans l’asso) qu’on aurait peu d’occasions d’échanger autour de notre travail en commun. Je me suis également vite rendu compte qu’elle ne connaissait rien à l’autisme et ne souhaitais pas en apprendre plus. Lors de notre dernière conversation, où l’on devait faire un point général, je m’attendais à ce qu’on parle du travail, des tâches qui me sont confiées et de quelle manière nous nous y prenons, ce qu’il faut améliorer, ce qui marche etc. A ma grande surprise, elle a commencé à me dire que certaines de mes attitudes « lui posaient question » (une façon polie de dire qu’un personne te fais régulièrement chier). En gros, je suis trop catégorique dans mes propos, je vexe les gens, certains sujets reviennent trop régulièrement dans mes conversations et je ne m’adapte pas assez aux autres. Sans blaaaague. Elle a précautionneusement effleuré le sujet de l’autisme sans dire clairement que ça me servait d’excuse pour ne pas être une fille sympa.

La conversation fut interrompue et elle me dit que nous lui donnerions suite. J’avoue que j’étais assommée par ses reproches (qui étaient apparemment partagés par certaines personnes avec qui je travaille et qui n’ont jamais abordé le sujet). Juste avant de commencer cette conversation, je me sentais plutôt bien, j’avais le sentiment que je réalisais convenablement les tâches que l’on me confiait et commençait à me sentir pousser des ailes. Pour être honnête, je dois dire qu’à chaque fois que j’éprouve ce genre de sentiment de bien-être dans un lieu, une connasse se présente pour me sortir ce genre de propos. Un peu comme si elle m’avait repérée comme étant une inadaptée et se donnait la mission de me maintenir dans cette position. « Attention, va pas croire que tu peux te sentir complètement à l’aise ici, regarde ce qu’on pense de toi ». Et bim, dans ta (ma) gueule.

Je ne suis pas une pro de l’impro, il me faut plusieurs jours pour comprendre ce qui se cache derrière les paroles des gens, surtout celles dont les intentions ne sont pas explicites. J’ai finalement opté de ne pas poursuivre cette conversation, qui à mes yeux n’a pas lieu d’être. En effet, qui est cette normopathe pour me reprocher mes attitudes propres à l’autisme? Que fait-elle de la vraie raison de ma présence ici, qui est de travailler? Comment ose-t-elle se poser en supérieure hiérarchique, celle qui a raison et qui peut donner des leçons à la sociopathe que je suis? Elle s’est pris pour une psy comportementaliste, ou bien? Sans manquer bien sûr de lui signifier son ingérence.

La question qui se pose à présent est: dois-je continuer jusqu’à la fin de mon contrat? J’ai terriblement envie de partir et en même temps j’en ai plus que marre de fuir face à la crétinerie congénitale des homo sapiens qui m’entourent. Sans compter qu’une petite partie de moi a tout de même bien envie de les faire chier jusqu’au bout.