Les animaux domestiques

Nous voici au dernier volet du kit de l’adulte responsable, pour l’instant. Vous l’aurez compris, il s’agit surtout de s’émanciper individuellement, de parvenir à gérer son quotidien sans avoir recours, du moins, pas trop souvent- à de l’aide extérieure, quand on est en mesure de le faire. J’ai abordé des aspects qui m’ont semblé difficiles, personnellement, et dont les difficultés ont été dépassées grâce à Internet. Pour ce dernier article, j’aborde la question de vivre avec des animaux sous notre responsabilité. Je vais faire la différence entre les animaux que l’on choisi d’adopter et ceux qui croisent notre chemin de façon un peu chaotique. Bien sûr, je vais faire des généralités et prodiguer ma sagesse uniquement à partir de mon expérience personnelle, en étalant ma vie de façon narcissique et sans vergogne. On se refait pas. C’est parti pour les animaux domestiques.

L’exemple des chats, mignons, mais exigeants.

Tout Internet sait déjà que j’ai deux chats. J’ai d’ailleurs un site internet qui leur est entièrement consacré. L’entourage qui a le privilège de les croiser répète à quel point ils ont l’air zen, gentils et affectueux. Un sombre côté se cache derrière cette façade apaisée.


Les affinités entre les autistes et les chats sont certaines (all cats have Asperger) : solitaires, aimant le calme et passer des heures immobiles, à observer de loin le monde sans forcément s’y impliquer. L’image indépendante des chats, laissez-moi vous dire que ce n’est que du marketing.


Les chats choisissent leur humain de référence et s’y accrochent comme des moules à leur rocher. Si on les place à un endroit où ils ne veulent d’aucun humain, ils partent et deviennent sauvages, ou se trouvent un humain de leur choix. Vous avez beau adopter un chat, s’il ne vous adopte pas en retour, il vous tolèrera gracieusement, au mieux. S’il vous adopte, il exigera votre attention exclusive par moments, ce qui peut être éreintant si vous êtes déjà fatigué d’avance. Les chats sont un bon exemple d’à quel point on ne mesure pas l’énergie que demande le soin d’un animal domestique. S’il faut assurer ses besoins matériels (litière même s’il a accès à l’extérieur, nourriture adaptée à son âge et à sa santé, soins vétérinaires et vaccins) leur fausse réputation d’animaux indépendants nous pousse à oublier qu’ils auront besoin de jouer avec leur humain préféré, de câlins et d’attention.

Les grands principes pour cohabiter avec un animal

En partant de cet exemple, voici une série de principes pour cohabiter avec l’animal de votre choix, qu’il s’agisse d’un chat, d’un chinchilla ou d’un poisson rouge.

1) Se renseigner AVANT de prendre sa décision, sur les besoins de l’animal.

Cela peut prendre un temps fou. Certains animaux ont besoin que l’on crée tout un écosystème bien avant leur arrivée, comme les poissons, par exemple. Regardez sur les forums spécialisés, empruntez des livres à la bibliothèque, même pour un animal qui peut vous sembler anodin. Ils seront en réalité plus complexes que vous ne le croyez. Parfois, il faudra même sécuriser votre logement, comme pour un enfant. Vous n’avez pas idée du nombre de pièges mortels dont regorge votre logement avant d’avoir lu un livre entier sur la psychologie des félins, par exemple.

2) Anticiper l’énergie à fournir pour son bien-être.

Certains animaux demandent plus d’énergie que d’autres, mais songez aux moments où vous êtes en plein shutdown : même se lever pour aller saupoudrer des vers séchés dans l’aquarium de son poisson combattant peut être un défi insurmontable. Alors, qu’en est-il du nettoyage de son aquarium ? Du contrôle du PH ? Pour tout animal, il y aura des taches d’entretien basiques qui peuvent être fatigantes. Il faut également savoir qu’un animal est source d’imprévus, certains plus que d’autres. Après avoir passé deux nuits aux urgences vétérinaires dans le même mois, je peux vous assurer que je sais de quoi je parle. Quand votre animal est en sang après s’être fait attaquer par un autre chat, ou qu’il est en pleine crise de pancréatite, vous devez vous lever et vous occuper de lui en urgence.


Insertion d’anecdote : Un matin, Jean-Rocco est rentré à la maison après avoir passé la nuit dehors. Il avait la tête en sang, car on a un chat du voisinage qui est un peu… susceptible. Je devais me rendre à l’ESPE pour mes cours, c’était mon année de stage. J’ai dû le fourrer dans son panier et conduire en urgence vers la clinique, où il a été hospitalisé. Je me suis ensuite rendue à la fac, je n’avais qu’une demi-heure de retard, rien de grave. Cependant, juste après m’être garée sur le parking, je me suis effondrée en pleurant. Je n’étais pas inquiète pour mon chat, sa blessure n’était pas grave, mais j’étais sous le choc. J’ai été incapable d’entrer dans le bâtiment, j’ai seulement pleuré dans ma voiture, sans trop savoir ce qui m’arrivait, sur le moment. Ensuite, j’étais tellement épuisée que je me suis contentée de conduire vers chez moi. Un bon lundi matin comme on les aime.


Au moment d’adopter un chat, vous pouvez décider de l’empêcher de sortir, pour éviter ce genre de surprises. Dans mon cas, je n’ai pas trop eu le choix, Jean-Rocco étant un chat errant assez claustrophobe, qui a simplement décidé de s’installer chez moi et de me choisir comme son humaine de référence. Même en le gardant à l’intérieur, votre chat n’est pas à l’abri d’une infection ou d’une maladie qui s’aggrave soudainement et nécessite des soins urgents.

3) LE POGNON

Un animal entraînera une nouvelle ligne dans votre budget, dont le montant est difficile à prédire. Je n’aurais jamais cru, quand j’étais étudiante et que je venais tout juste de réussir à épargner mille euros, malgré mes études prenantes et le coût de la vie parisienne, que je claquerais tout en une seule fois dans une clinique vétérinaire. J’étais tellement dégoûtée qu’encore aujourd’hui, quand je repense à ces mille euros, mon petit cœur saigne. LA DOULEUR. Non seulement j’étais à nouveau à poil financièrement, mais en plus, Shara est morte à peine trois mois plus tard. Devoir faire le deuil de son argent est une chose, mais ajouter celui de sa meilleure amie d’enfance, cela fait très mal.


Il y eût un moment, vers mes vingt-trois ans, où j’ai atteint un point de rupture (psychologique, sociale, etc) dont vous avez les détails dans mon dernier (et unique) chef-d’œuvre. Les adultes autistes ayant survécu après un certain âge voient très bien de quoi je parle. Cela a logiquement entraîné un point de rupture financière. Au moment où Jean-Rocco a fait son entrée fracassante dans ma vie, je touchais l’AAH, autant vous dire que c’était LA FÊTE (on aime l’argent gratuit). Objectivement, 800 € ce n’est pas beaucoup, pour vivre et prendre soin d’un animal. Quand Julie a trouvé une Jicébae complètement paniquée et perdue dans la rue et a réussi à me la refiler (elle pleurait à l’idée de devoir l’abandonner à la SPA, que voulez-vous, je ne supporte pas de voir les gens pleurer) (ce fut l’une des seules bonnes décisions que j’aie prise) cela devenait carrément insuffisant. SURTOUT QUE CETTE GROGNASSE (Jicébae, pas Julie) a cumulé accidents et problèmes de santé pendant un an : patte cassée en sautant de la mezzanine (????) et utilisation de son plâtre pour frapper les chats du quartier après s’être faufilée dehors en courant sur trois pattes, infection des glandes anales à répétition, ingestion d’une GUÊPE avec les convulsions qui en découlent, j’en passe. Deuxième ruine financière. Ce fut trop. TROP.


J’ai donc opté pour une mutuelle santé pour les animaux de compagnie. Elles assurent à peu près toutes les bestioles, je crois, je ne suis pas sûre. Vous vous souvenez de la ligne de budget imprévisible ? Elle devient prévisible. C’est là que j’ai fait ce constat : avec les assurances, ce qu’on achète, c’est la tranquillité d’esprit. Et, Dieu sait si j’en avais besoin. Mais, aussi : cette question qu’on se pose, « Est-ce que je l’emmène consulter alors que si ça se trouve il n’a rien et ensuite je suis à découvert pour une consultation complètement inutile ? ». Ne niez pas, on y a tous pensé. On les emmène quand même et on creuse notre découvert. C’est la vie. Cette question disparaît avec une mutuelle. La consultation est toujours justifiée. Du moins, j’ai toujours repéré tous les signes inhabituels dans le comportement de mes chats (LES PRUNELLES DE MES YEUX). Ma tata catho intégriste dit qu’il « ne leur manque que la parole » mais c’est faux, ils n’ont pas besoin de parler, ils savent très bien se faire comprendre sans.
Certains diront « Mais Julia, je n’ai pas l’argent pour payer une mutuelle TOUS LES MOIS », je réponds « MAIS JUSTEMENT, MALHEUREUX ». C’est quand on est fauchés qu’une assurance sauve notre animal et nos finances. J’ai pris une assurance parce que j’étais fauchée et ne pouvais vivre avec l’épée de Damoclès de la facture vétérinaire au-dessus de mon brushing ! Pour la transparence, je vous dis que je paie 37 €/ mois pour mes deux chats, soit 444 €/ an pour les deux (j’ai fait ce calcul avec mon téléphone, car je ne suis pas une autiste génie des maths, pas déso) et que les deux uniques visites de Jean-Rocco, cette année, excèdent les 800 €. Certes, il y a des années plus tranquilles, j’en conviens (et heureusement). J’ai également une carte qui permet à la mutuelle d’avancer les frais.


Être pauvre induit un stress constant et diffus dans notre existence (ainsi que des traumatismes, mais ce n’est pas le sujet) et j’ai décidé que merde, pour 37 € mes chats seraient, eux, à l’abri de ma propre précarité. Cela m’apporte une tranquillité d’esprit que je n’avais pas auparavant. Je serais prête à résilier ma box internet pour payer cette foutue mutuelle, c’est LE truc qui ne va pas disparaître de mon budget. Donc réfléchissez, calculez et prenez en compte le point suivant.

4) L’hyper-empathie à rude épreuve : se préparer à LA SOUFFRANCE

Je ne sais pas si ce que je vais raconter va vous parler, je balance cela comme une bouteille à la mer et on verra bien.


J’ai toujours été mal à l’aise avec les grandes démonstrations d’affects : plus jeune, je me sentais « envahie » par les émotions d’autrui, au point d’être « paralysée », coite. Je ressentais très intensément les émotions qu’ils manifestaient, du moins les plus basiques : la tristesse (qui me fendait le cœur, même quand c’était une personne inconnue), la colère (qui me faisait très peur) et la joie (celle-là, je l’aime bien, quand la démonstration n’est pas trop bruyante).


J’ai appris à garder mes distances émotionnelles avec les humains, notamment pour éviter ce que j’appelle les « bugs » : quand je perçois une émotion qui est en contradiction avec ce que la personne exprime, car elle veut cacher ou n’assume pas ses véritables sentiments, cela peut vite devenir chaotique, dans ma tête. Je panique, je ne comprends plus rien. C’est peut-être pour cela que j’aime les animaux, qui n’ont pas l’air d’adopter ce type de comportements. C’est clair, limpide. Mon empathie envers les animaux ne rencontre jamais aucun bug, la communication est fluide et je les aime donc sans trop de retenue.

Attention, le prochain paragraphe risque de faire mal :

Maintenant, imaginez un animal, que vous aimez par-dessus tout, en train de souffrir, ou qui meurt ou qui tout simplement disparaît sans laisser de traces. Ou imaginez-le seul parce que vous être vous-même décédé. Ça fait mal, non ? Pourtant, l’une de ces options va se produire, irrémédiablement. Non seulement vous devrez anticiper ces évènements, mais aussi vous y préparer matériellement. Adopter un animal implique une vie de bonheur, mais aussi de voir la sienne se finir avant la vôtre. C’est bien pour cela que je ne voulais pas en adopter d’autres, même si Jean-Rocco ne m’a pas laissé le choix. Puis, foutue pour foutue j’ai ajouté Jicébae à l’équation.

Capture d’écran d’une partie de ma fiche médicale accessible en mode verrouillé sur mon téléphone, avec les conatcts reliés aux appels d’ugence.


Heureusement que l’âge aide à s’endurcir un peu, mais gardez en tête que la disparition d’un animal peut laisser un vide immense dans votre vie.

Parce que la vie, c’est très drôle, mais c’est aussi de la merde, parfois.

(toute ma sagesse et six ans de contenu sur ce blog résumé en une seule phrase)
Anticipez ce fait, préparez-vous matériellement et passez à autre chose. Gardez cette philosophie pour toutes les embûches susceptibles de se présenter sur le chemin tortueux de votre existence d’autiste.

5) Renoncer à culpabiliser

D’accord, vous avez adopté ce chat errant en piteux état, l’avez soigné en rongeant sur vos faibles revenus et votre fatigue chronique. Vous n’avez pas pris d’assurance, car il a le FIV et n’est pas éligible. Ce n’est peut-être pas un chat, mais un chien errant ou le poisson combattant de votre voisine insouciante partie à l’étranger. Vous êtes souvent fatigué, avez du mal à vous organiser, vous estimez que vous ne vous en occupez pas assez bien, surtout à la lecture de cet article. Cessez tout de suite.


Cet animal envers qui vous n’aviez pas d’obligations et envers qui vous avez fait preuve de générosité est toujours mieux chez vous que laissé à l’abandon en plein hiver, sous la canicule ou dans un refuge. Il a à manger, un humain de compagnie et un abri contre les intempéries. Les animaux domestiques se foutent d’avoir une mutuelle et des croquettes de luxe (même si cela leur réussit). Dans cette configuration, ils ont besoin d’un refuge douillet et d’un humain qui se soucie d’eux.


Rien ne vous oblige à garder un animal abandonné dont vous ne pouvez vous occuper sur la durée. Il existe des associations que vous pouvez contacter, qui se chargeront de trouver des familles d’accueil dans l’attente de trouver des adoptants. Si vous vous êtes attachés à la bestiole et réciproquement, que vous avez un peu de place et des moyens (même très réduits) à lui allouer, mais que vous ne vous sentez pas « à la hauteur », demandez-vous à qui appartient cette voix qui vous dit cela dans votre tête.


J’ai choisi d’inclure ce dernier point en voyant, parmi mes ami/es, des personnes attentionnées et pleine de bonne volonté qui culpabilisent de pas être l’adulte responsable idéal à cause de leur handicap, notamment concernant des animaux qu’ils ont adoptés dans ce genre de circonstances. Leurs animaux les aiment visiblement et vont très bien, malgré quelques petits traumatismes hérités d’un ou des abandons précédents. Soyons honnêtes, les animaux en question vont bien mieux que leurs humains. Il leur manque certes quelques conditions de vie plus adaptées, parfois. J’ai quand même l’impression que rien ne fait plus de bien à un animal que d’être avec son humain préféré.

Je n’ai pas tout dit sur le sujet et j’ai beaucoup parlé de chats, vous pouvez éventuellement poser des questions sur le sujet ou ajouter des réflexions que je posterai ici, si le cœur vous en dit.

Comme je n’ai toujours pas l’intention de travailler sur les conclusions de mes billets, je vous dis « Voilà, c’est la fin, allez vous faire foutre, bizou ».

Psst, psst

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Julia March

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