Régulièrement, depuis mes débuts sur Twitter, un débat sans fin anime soudain le réseau du démon, affrontant deux camps : les méchants profs validistes VS les handicapés. Bien entendu, ce débat ne mène jamais à aucune conclusion pertinente, s’essouffle tranquillement ou est remplacé par un drama plus croustillant.

J’ai décidé d’ajouter mon grain de sel au merdier, car pourquoi pas. Après tout, je connais un peu les réalités des deux camps. Pour ce faire, je vais partir d’un constat qui va poser certaines bases.

Le point de vue de prof : la confiance trahie

La plupart des heurts que les « civils » rencontrent avec l’École ne prend pas racine dans des conflits individuels entre enseignants qui pourraient, disons-le franchement, être de parfaits trous-du-cul à titre individuel. Non, le problème est bien plus vaste.

Il fut un temps où l’École était unanimement synonyme d’espoir : les parents confiaient leurs enfants aux professeurs et s’en remettaient à eux en ce qui concerne l’instruction. Pourtant, les méthodes pédagogiques étaient discutables, les châtiments corporels étaient courants, et bien entendu, les gamins présentant un handicap un peu trop visible en étaient écartés. Il a fallu beaucoup de siècles pour que l’on considère les enfants comme de véritables êtres humains, et ce n’est pas tout à fait gagné, alors les handicapés…

Là où je veux en venir, c’est que cette confiance est morte depuis longtemps. Les parents abordent l’École avec méfiance, et pèse sur les professeurs un soupçon d’incompétence immédiat : on doit prouver, maintes et une fois, qu’on est compétents pour exercer ce métier. C’est une situation inconfortable qui, personnellement, m’a vite gavée.

La faute à qui ? Elle n’est pas à trouver chez des parents soit-disant trop protecteurs comme bon nombre d’anciens collègues peuvent le dire, ni chez les enseignants, à titre individuel. On a simplement, au niveau de l’État, favorisé une logique économique aux dépends d’une logique pédagogique et didactique. Les parents ne sont pas dupes et ont compris l’étendue du bordel, ils ont ainsi adopté des stratégies de survie individuelles pour leur engeance, handicap ou pas.

« Votre enfant n’a pas sa place ici »

Quand un professeur vous dit ça, sachez avant tout que c’est :

  1. Un trou du cul
  2. qui vous dit la vérité

Attendez avant de sortir les torches et de hacker ce blog, je m’explique.

On a fait passer des lois en 2005 pour favoriser l’inclusion, à tout les niveaux, dont scolaire. Pour le coup, le mot inclusion est pertinent, puisque l’École française n’a pas une tradition d’accueil des élèves porteurs de handicap, contrairement à l’Espagne ou à l’Italie. Ce qu’il s’est passé, sur le terrain, c’est qu’on a coupé les vivres à toutes les formations et les postes dédiés à l’accompagnement des enfants handicapés pour les foutre à la Grande Garderie qu’est globalement devenu l’École. En parallèle, on a fait exploser les effectifs de classes de la maternelle au lycée, et on s’est assurés de baisser les exigences scolaires de chaque cycle, pour donner un vernis de normalité au fait que des élèves de 15 ans sortent du collège à peine alphabétisés.

Des élèves avec un handicap, qui s’en sortiraient parfaitement sans accompagnement dans le système classique s’il était financé correctement, se retrouvent donc à devoir être baby-sittés et infantilisés tout au long de leur scolarité, à grand renfort d’aménagements qui viennent cacher la misère. Et quand on coupe encore plus les vivres et qu’on leur sucre d’office cet accompagnement, ces élèves perdent pied, noyés dans ce cirque « éducatif », se sentent nuls et perdent toute envie d’apprendre.

La ou le prof qui vous sort que votre enfant « n’a pas sa place sa place ici » oublie un détail : aucun élève n’a sa place dans ce merdier.

Le point de vue de l’Handicapée

Il s’avère qu’en plus d’avoir été une connasse de prof, je suis également en possession de petits papiers administratifs certifiant à qui veut l’entendre que je suis handicapée. Et, devinez quoi ? Moi non plus, je n’ai pas ma place ici. Comme si ça allait m’arrêter.

J’en ai entendu des belles, en salle des profs, des choses que je ne peux me résoudre à poster ici de peur de souiller la pureté de ce blog. Ce qui se dit en salle des profs, reste en salle des profs, de toute façon.

J’ai donc eu comme élèves des handicapés, des autistes, des hyperactifs, des épileptiques, des « on sait pas trop ce qu’il a mais bon », vous voyez, quoi. Bah ce n’étaient pas les plus mauvais dans ma matière. Globalement, la seule chose qui me manquera toujours, du métier d’enseignante, ce sont les élèves, même ceux atrocement mal élevés (ça donne du piquant à la vie). En revanche, j’ai vu mes effectifs de classe exploser. À un moment, je ne savais plus qui était qui, je me voyais dans l’impossibilité d’effectuer un suivi correct de leur travail, la relation humaine perdait son sens, on me demandait de porter plusieurs casquettes et, cerise sur le gâteau, le Ministère semblait avoir externalisé le micro-management à travers des parents anxieux à la moindre mauvaise note.

Le chemin différent

Ce que je disais à mes élèves handicapés est la chose suivante : « Tu n’y arriveras pas de la même façon que les autres, tu emprunteras un chemin différent, peut-être plus long, mais à la fin, tu y arriveras ». Et j’y croyais vraiment. C’est peut-être une optique très validiste, je ne sais pas trop. Quand des collègues bien-intentionnés avaient envie de baisser certaines exigences, moi, je refusais. Ce n’est pas la philosophie du « tu dois travailler deux fois plus », mais plutôt « Je vais remuer ciel et terre pour trouver le moyen que tu y arrives, car la vie de moi TU VAS Y ARRIVER ».

Bon, il ne s’agit pas non plus de demander à l’élève paraplégique de danser les claquettes devant le tableau. On se met quelques limites.

Les profs sont-ils validistes ?

Oui et non. Oui, car le coeur du métier est de se confronter à la résistance parfaitement humaine à l’inconnu, et de pousser les élèves dans leurs retranchements intellectuels. Forcément, les profs sont des forceurs (« TU VAS LA FAIRE TON ADDITION NOM DE DIEU »). On force des barrières intellectuelles tous les jours, quand on enseigne. Parfois, des limitations de l’ordre du handicap sont confondues avec ces dernières.

Non, car à part quelques réacs que personne ne calcule en salle des profs, la plupart est animée par une volonté sincère de transmettre, d’éveiller et de former tous leurs élèves, avec un handicap ou pas. Oh, je vois votre petit sourire narquois, vous me prenez pour une ravie de la crèche. Vous vous souvenez du « soupçon d’incompétence » ? Vous aussi, êtes tombés dans le panneau.

Il y en a plus d’un que je ne peux pas saquer, parmi mes anciens collègues, et je suis ravie de ne plus avoir à me les coltiner. Pourtant, il est indéniable qu’ils sont et restent des experts en leur matière et dans leur métier, et qu’ils le font bien, dans les limites du possible. Et les possibles, ils deviennent de plus en plus restreints.

Message aux professeurs (les non profs ne lisez pas, c’est interdit)

Quand vous dites aux parents qu’on a pas les moyens d’accueillir leur enfant handicapé, qu’on est sous l’eau, qu’on en peut plus, vous avez raison. Vous n’y pouvez pas grand chose, à cette situation. Mais est-ce que réfléchir deux minutes au contexte et à votre interlocuteur, c’est trop demander ? On peut être transparents sur la situation avec les parents des enfants handicapés, tout en s’en faisant des alliés. J’ai de bonnes références pour des cours d’habilités sociales, si ça vous tente.

Message aux élèves handicapés

On va probablement beaucoup vous dire que vous n’avez pas votre place à tel et tel endroit. Réjouissez-vous : ça veut dire que vous êtes des pionniers (je sais que le niveau baisse, donc googlez ce terme). Vous allez beaucoup vous vautrer, dans ces espaces exclusifs, mais l’important n’est pas de tomber, mais d’apprendre à se relever

Vous êtes l’élite de la Nation, peu importe ce que l’on vous fera croire sur vos capacités. Ne les gâchez pas.