Ganbatte
Il m’arrive parfois de perdre “la force sacrée, vivifiante, avec quoi je créais autour de moi des mondes”. C’est ce qui m’est arrivé ces derniers mois. J’essaie à présent de la récupérer, et de raconter comment ici.
Un individu que je ne me permettrais pas de genrer m’a écrit pour me demander de faire “un vlog de Kyoto pitié”. J’aimerais dire deux choses : premièrement, que j’apprécie que la Gen Z me lise, deuxièmement, que j’ai un TikTok, même si je n’y poste pas de vlogs, mais plutôt des playbacks de piètre qualité qui cependant m’amusent beaucoup. Il fut un temps où mes chats étaient les stars de mon compte TikTok. Maintenant que dix-mille kilomètres nous séparent, mes félins et moi, j’ai dû puiser en moi le charisme nécessaire au maintien du LOL. Bon, je cherche encore, mais comme le dit le poète, ce qui compte n’est pas l’arrivée mais la quête.
La vie quotidienne au Japon
La dernière fois, je vous racontais que cela faisait six mois que j’étais installée au Japon. De quoi est fait le quotidien ici ? Je documente quelques aspects.
Le taf
Non, je ne travaille pas dans une entreprise japonaise. Je pense que la seule entreprise japonaise où j’aurais envie de travailler, c’est Tenga, le fabricant de sextoys. Je suis à présent à mon compte et mes clients/prospects sont pour la plupart européens. J’ai essayé de garder mon taf salarié, mais pour être honnête, que je sois au Japon ou en France, ce taf était devenu un gouffre qui aspirait mon âme.
En mars, après l’une des meilleures soirées techno de ma vie, on s’est retrouvées à se tirer les cartes sur mon lit avec ma coloc de sharehouse de l’époque (Mère Butch ajoute d’un gros rire gras que ce n’était clairement pas les cartes que je voulais tirer, mais c’est un autre sujet) (qui fâche !). Je lui ai dit que cela faisait des mois que je voulais démissionner, alors que je n’avais pas de plan B et que j’étais dans un pays où je baragouine à peine la langue. D’après sa lecture alcoolisée (et donc clairvoyante) des cartes, c’était le temps de la réflexion, et non de l’action.
Moi, vous me connaissez, je suis une femme d’action, mais je me suis dit que réfléchir avant d’agir, pour une fois, ce pourrait être chouette. Une expérience inédite, si on veut. Il s’avère que mon instinct ne se trompe jamais, mais en avoir la preuve tangible est toujours sympa.
Les cours de langue
À côté de cela, je suis des cours de japonais hyper intensifs, qui m’ont fait progresser à une vitesse folle. Je peux à présent sympathiser avec des Japonais sans passer par l’anglais, suivre des instructions, discuter de tout et de rien. Par exemple, samedi dernier, j’ai suivi un cours de coupe au laser entièrement en japonais. L’école est au sein de l’Université des Arts et de Design de Kyoto, et il y a toujours des choses intéressantes qui s’y passent.
Pour être honnête, je déteste ces cours de langue. Ils me sollicitent trop, on ne travaille jamais seuls, on doit tout le temps être en interaction dès qu’on fait le moindre truc, et je me sens saturée au fil des heures. Quand je sors de l’école, je n’ai plus de cerveau. Je fais une sieste de deux heures, puis je travaille. Je finis tard, on a toujours une tonne de devoirs (je ne comprends pas l’intérêt) sur lesquels j’essaie de m’avancer le week-end, mais la plupart du temps je ne les fais plus, pas depuis que j’ai compris que ce n’était pas ce qui me faisait progresser dans la langue.
Ce qui me permet de progresser, c’est de sortir, d’avoir des activités et des connaissances qui parlent en japonais. Donc c’est ce que je fais, à la place des devoirs.
Les gens, la culture
Au début, je suis arrivée dans une sharehouse. C’est une sorte de coloc gérée par une agence. C’est pratique pour rencontrer du monde quand on s’installe ici seule. J’y ai rencontré des gens très chouettes, mais aussi des gens instables (parfois chouettes et instables en même temps), il y a vraiment de tout. Une proportion non négligeable d’étrangers fuient des problèmes. Même si j’ai 36 ans, je trouve que je suis toujours un peu conne sur les relations. Je laisse facilement le bénéfice du doute, ce qui ouvre la porte à des détraqués. Et des détraqués, il y en a un paquet, ici. Cela fait des histoires à raconter aux potes restés en France. Et puis, quelque part, j’adore les détraqués. Donc tout va bien.
Il y a également une bonne proportion d’autistes occidentaux diagnostiqués qui vivent ici et n’ont absolument pas l’intention de retourner dans leur pays d’origine. Je les comprends. Je suis trop attachée à la France pour faire de même, mais le Japon est un pays exceptionnel à plein d’égards. Les rapports sociaux sont fluides, tout fonctionne tout le temps correctement, l’hygiène est une valeur sacrée, les incivilités sont rares, voire exceptionnelles. Il n’y en a pas moins des côtés sombres.
Les Japonais ont cette image de docilité qui fait bander le patron de PME de province en France. Ils ne sont pas dociles pour un sou. Ils sont simplement exténués. Ils ne se reposent que rarement. Les jeunes ont du mal à se plier à l’ordre qui leur est imposé, et font plein de conneries dans leurs uniformes tout mignons. Cependant, j’admire le dévouement mutuel entre entreprises et salariés. Les Japonais ont l’emploi à vie dans leurs entreprises, et la loyauté est réciproque. Le business est extrêmement ritualisé, le process règne en maître, et je comprends l’attirance des autistes pour ces environnements.
Tout cela pour dire que j’ai des sentiments ambivalents à l’égard de ce que je perçois du monde du travail japonais.
Kyoto, mon amour
Je savais que je ne voulais pas vivre plus de six mois en sharehouse, donc j’ai fini par emménager dans mon propre appartement avec une vue imprenable sur les montagnes de Kyoto. Kyoto est le berceau des arts au Japon. Cette ville est d’une richesse culturelle presque étourdissante. C’est une ville d’artistes et de hipsters, mais sans la prétention qui accompagne habituellement ces traits.
Depuis que j’ai réussi à prendre mes marques ici, je sens un souffle créatif m’animer. J’ai plein d’idées, plein d’envies, je revis. Je suis amoureuse de cette ville. Plus je la connais, plus j’explore ses recoins, ses alentours, plus j’y rencontre ses gens, plus je l’aime.
La vadrouille
Comme je suis en Asie, et que je me suis fait des amis thaïlandais, j’ai décidé de visiter la Thaïlande. Une grande partie de mon voyage consiste à aller me faire foutre dans le coin le plus isolé d’une île, dans une cabane sur pilotis, à quelques mètres de la plage. Manque de bol, le jour de mon arrivée, des conflits avec le Cambodge éclataient à quelques kilomètres.
Quand j’ai pris le ferry, je ne vous mens pas, les passagers étaient majoritairement des hommes blancs avec des femmes d’Asie du Sud-Est. J’ai discuté avec un Français qui m’a raconté que sa compagne et lui communiquaient depuis un an à l’aide de Google traduction, car elle ne parle pas l’anglais et lui ne parle pas le laotien. C’est vrai que ça évite les prises de tête. Pas de “Tu vas arrêter tout de suite d’être passif-agressif avec moi, sinon ça va mal se passer”, par exemple. C’est peut-être ça, la clé du bonheur, finalement.
Ces couples vont dans les resorts, donc je n’aurai pas l’occasion de les recroiser. Mais le gars a eu le temps de me raconter que sa compagne était analphabète, car elle n’avait jamais réussi à apprendre à lire à l’école. Elle s’était fait battre par ses professeurs à répétition à cause de cela. Lui, il s’est rendu compte qu’elle avait une mauvaise vue. Donc il l’a emmenée acheter des lunettes à sa vue. À partir de là, elle a pu se servir d’un téléphone, ce qui lui était inaccessible avant, vu qu’elle n’y voyait que dalle. La go a survécu 47 ans avant d’avoir des lunettes à sa vue et sans savoir lire. Elle a travaillé toute sa vie en tenant une échoppe au Laos pour nourrir ses enfants qu’elle élevait seule, je ne sais pas vous, mais je m’incline devant cette force de la nature. QUELLE FEMME.
Cette histoire, parmi d’autres que j’ai pu entendre, me fait éprouver une empathie sans bornes pour les femmes qui doivent lutter pour leur survie dans des conditions qui, personnellement, auraient déjà eu raison de ma fragile personne. Je ne sais pas encore ce que je peux bien faire de cette empathie, ni s’il y a quelque chose à en faire.
Mais je trouverai bien.