Le monde de Nathan: têtes à claques et représentations

Genre et autisme, Représentations

Alors voilà, hier soir était une de ces soirées où je savais que j’allais me délecter devant une daube, c’est à dire le film au pitch le plus racoleur qui me convaincrait de lui accorder 1h30 de mon existence. Moquez-vous, mais c’est de cette manière que j’ai découvert de véritables perles comme Pitch Perfect, alors non, rien de rien, je ne regrette rien. Ça faisait un moment que le film Le monde de Nathan me faisait  de l’oeil. Mais bon, vous me connaissez. L’histoire d’un gamin autiste, blanc, issu de la classe moyenne et fort en maths, euh, comment dire:

Tu m'ennuies à mourir, et je suis déjà mort. J'en re-meurs d'ennui.

Tu m’ennuies à mourir, et je suis déjà mort. J’en re-meurs d’ennui.

Oui, désolay, mais étant une meuf ET ayant largement montré mon incompétence en maths (M. Crâne d’oeuf, mon prof de maths en quatrième, si tu me lis, kikou), j’avais peu de chances de m’identifier au personnage et m’attendais à voir un concentré de clichés sur l’autisme ou le SA. Finalement, ce film m’a fait réfléchir et s’est avéré être moins pourri que ce que j’espérais (j’avoue, j’étais un tantinet déçue).

Nathan, cette tête à claques

J’ai immédiatement épprouvé une vive antipathie pour le personnage principal, Nathan, qui se comporte de manière insultante, voire dictatoriale avec sa mère: il y a 8 beignets de crevettes et pas 7, c’est pas un nombre primaire, tu fais tout mal; tu n’es pas assez intelligente pour comprendre les maths, bref, il passe son temps à l’offenser alors qu’elle fait tout pour que son bébé-d’amour soit au mieux, surtout après le décès de son papa. J’avais envie de le prendre entre quatre yeux et lui dire « Bon maintenant ça suffit, ton cinéma, être autiste ne justifie pas des comportements de merde, alors tu les bouffes, tes beignets et t’arrêtes de faire chier. Merde à la fin ». C’est alors que je me suis souvenue de la manière dont ma mère parle de mon adolescence. Ah oui, j’ai peut-être « nathanisé » ma mère plus d’une fois, maintenant que j’y pense… J’ai peu de souvenirs de mon enfance et de mon adolescence, mais ma mère en garde des souvenirs impérissables en ce qui concerne des comportements offensants. Par exemple, à douze ans, quand elle venait nous chercher à l’arrivée du car scolaire, ma soeur et mon frère lui faisaient un bisou tandis que je traçais ma route en poursuivant ma lecture d’un énième livre, sans un regard, sans un bonjour. Ado, je me souviens de toujours avoir considéré mes parents comme des ratés, je ne me suis sûrement pas privée de le leur faire savoir. Bon okééé, j’étais trash aussi. Je crois également que j’ai traumatisé ma mère en refusant très jeune tout contact physique avec elle. En fait, je crois que j’ai traumatisé ma mère tout court, à vie.

Moi, quand je comprends que j'ai des points en commun avec Nathan

Moi, quand je comprends que j’ai des points en commun avec Nathan

Yoda, la compétition incarnés

Nathan est sélectionné pour participer aux Olympiades Internationales de Mathématiques (j’ai eu de l’urticaire rien qu’en entendant le nom) et part à Taïwan pour le camp de préparation. Il s’intègre plus ou moins dans le groupe de jeunes, mais cela n’est dû qu’au fait qu’au sein de ce groupe se trouve « Yoda », que je nommerai de cette façon, ne me souvenant plus du nom de ce personnage: il parle de façon ampoulée, à la manière de Yoda dans Star Wars, se montre hautain et autoritaire à en exaspérer ses camarades. Si Nathan passe donc inaperçu, c’est donc grâce à Yoda, qui est imbuvable aux yeux des autres. On se doute bien que Yoda est Asperger as fuck, comme Nathan, mais les deux garçons sont complètement différents. Tandis que Nathan est réservé et peu sûr de lui, Yoda semble très expansif et bavard, même s’il use et abuse de la parole pour se plaindre continuellement des gens qui n’abondent pas dans son sens.  On comprend plus tard que Yoda s’auto-mutile avec son compas et reproduit les dialogue de sketchs des Monty Pythons quand il se sent en territoire hostile, provoquant l’hilarité de ses congénères. Yoda et Nathan ont des résultats plutôt médiocres aux tests, ayant des difficultés à se concentrer pendant les épreuves à cause des multiples micro-bruits environnants. Quand Yoda est recalé, Nathan le trouve la nuit, dans les toilettes, son bras en sang (il dédramatise en disant qu’il y est « juste allé un peu trop fort ») et demande à Nathan:

« J’imagine que toi aussi tu as été diagnostiqué? Moi on m’a dit que ça faisait de moi quelqu’un d’unique, que j’étais bizarre, oui, MAIS aussi doué. Mais si on n’est pas doué, on est juste… bizarre, c’est ça? ».

Si le film me semble avoir peu d’intérêt en général, je trouve que cette séquence est très forte. Il y a cette « nécessité » pour les autistes d’être talentueux.ses dans un domaine, et le fait qu’on se penche autant sur l’existence d’un intérêt spécifique dans le diagnostic montre à quel point cet aspect de nous est important aux yeux des non-autistes: si l’on veut excuser nos bizarreries, il faudra donner quelque chose en échange, être des bêtes de foire, étonner les masses. C’est le poids qui pèse sur les épaules de Nathan et de Yoda, il s’agit de prouver qu’ils ne sont pas QUE bizarres, cet enjeu des Olympiades est bien plus grand (et dangereux en cas d’échec) que pour leurs camarades. Le film montre bien à quel point la compétition ne leur sied ni à l’un ni à l’autre: Yoda est insupportable et continuellement au bord de la crise de nerf et finit par s’auto-mutiler, tandis que Nathan obtient de piètres résultats et ne parvient pas à tirer du plaisir des mathématiques, elles qui étaient, jusqu’à présent, une source de réconfort et de plaisir intense.

Yoda incarne également à mes yeux cet « effet miroir » que l’on a entre autistes: quand l’un.e d’entre nous se comporte de manière grossière et dérangeante, on a l’impression de nous regarder nous-même, on se demande avec appréhension: « dans quelle mesure les autres ne me voient-illes pas comme cela, moi aussi? ».

Les femmes à l’écran: rien de nouveau

Les rares figures féminines qui sont représentées dans ce film sont très clairement décevantes. Il y a la mère angoissée et dévouée, qui souffre du comportement de son fils. Il y a la seule fille de l’équipe de maths américaine avec qui Nathan part au Taiwan, elle doit avoir 5 lignes de dialogue dans tout le film à tout casser, elle joue du piano, bref, on ne sait pas qui elle est. Il y a son binôme, jeune fille chinoise qui colle au trope de la Manic Pixie Dream Girl et dont on sait peu également. Autant vous dire que le film échoue lamentablement au Test Bechdel. Toute la construction des personnages féminin du film est axée autour du « héros », aka Nathan, chacune de leur apparition à l’écran est vouée à montrer qu’elles se soucient de Nathan, et on fait bien sûr l’impasse sur leurs envies à elles, leurs ambitions. Il existe une exception dans le film: *SPOILER quand la mère de Nathan se tape son prof, un homme qui a la sclérose en plaque*, cette scène mise à part, les femmes sont cantonnées au care, ce qui laisse à désirer en terme de représentations.

Un film mignon qui procure quelques pistes de réflexions, sans plus

Je n’ai pas détesté ce film. Je ne suis pas une fan non plus. J’aimerais voir à l’écran des femmes autistes, des autistes non-blanc.ces aussi, des autistes nul.les en Maths, des autistes sociables comme je le suis moi-même, des autistes qui de l’humour, bref, des autistes RÉEL.LES comme j’en vois et côtoie autour de moi, car je ne suis pas la seule à être lassée des mêmes représentations autistiques: le garçon blanc, timide, hétéro, fort en Maths et désagréable avec les gens qui se démènent pour lui. Cette représentation des autistes n’est qu’une infime partie de la population autistique et est, à mes yeux, la moins intéressante.

Pour plus d’infos sur l’importance des représentations dans les séries et le cinéma:

L’excellent blog BD de Mirion Malle, Commando Culotte

Le blog Le Cinéma est Politique

La bande annonce de Le Monde de Nathan: 

Mais au fait, et ton parcours diagnostic?

Diagnostic, ma life
La Fille Pas Sympa quand on l'interroge au sujet de son parcours diagnostic

La Fille Pas Sympa quand on l’interroge au sujet de son parcours diagnostic

On m’a fait remarquer par message privé que je n’avais pas fait d’articles au sujet de mon « parcours diagnostic ». C’est vrai que j’ai commencé ce blog sur un coup de gueule, en cherchant un espace où râler et où radoter, et on peut constater que j’ai tenu avec brio cette digne ligne éditoriale, que je m’étais involontairement fixée. Mais qu’y avait-il avant le diagnostic du SA? Qu’est-ce qui m’a amenée à être diagnostiquée? Apparemment c’est une question que tu te poses, toi qui sauras te reconnaître, ou toi qui me lis sans jamais commenter. Avant le diagnostic du SA, donc.

Il y avait surtout quelqu’un de complètement effrayée et qui luttait de toutes ses forces pour ne pas laisser transparaître cette frayeur face aux « autres », ces « autres qui semblaient très bien gérer tous les aspects de leurs vies et surtout, SURTOUT, les relations sociales. Une fille qui voulait être « normale » et qui ne comprenait pas pourquoi ce n’était pas le cas. J’aime bien le terme « aveugle sociale », parce qu’à presque 27 ans je ne panne toujours rien aux relations sociales, la différence étant qu’à présent je l’assume plus ou moins, alors qu’avant je refusais de me l’admettre.

Ado, j’ai eu une période où je dévorais la section « Psychologie » de la bibliothèque municipale. Je lisais surtout tout ce qui concernait l’autisme dit Kanner. Un ami de l’époque me demandai, perplexe: « Mais pourquoi tu t’intéresses autant à l’autisme? ». Je n’ai pas su quoi répondre. Je lisais aussi tous les ouvrages que je trouvais sur le langage non-verbal et avais l’impression d’entrer dans une autre dimension à leur lecture. J’étais convaincue que leurs auteurs, ainsi que les personnes capables de comprendre le langage non-verbal, possédaient des super-pouvoirs, je voulais absolument être comme elles J’appris en m’entraînant, et ce fut une vraie torture, à regarder les gens dans les yeux, parce que j’avais lu dans l’un de ces livres que c’était un signe de confiance, le signe qu’un personne était fiable. Aujourd’hui j’en rigole: les plus grands menteurs vous mentent en vous regardant droit dans les yeux, sans sourciller.

À vrai dire, je ne me souviens pas vraiment de comment j’ai découvert le Syndrome d’Asperger, une fois adulte. Depuis que j’ai découvert Google, j’avoue que je l’utilise un peu comme un Oracle, lui posant des questions et tombant sur des réponses hyper-farfelues qui me font rire et relativiser. Je devais sans doute traverser une énième phase de dépression après des évènements où l’on avait dû me faire comprendre que j’étais anormale et indésirable. Gênante. Bref, je devais être en train de broyer du noir chez moi, enfermée depuis des jours, ne me sentant plus capable d’affronter la vraie vie et ses adultes impitoyables. J’écris cela et tu dois penser que c’est tragique: je te rassure, ce genre d’états d’âme est d’une banalité affligeante, ils me traversent régulièrement et je finis toujours par en sortir. Ce devait être un de ces moments.

Nous sommes donc en hiver 2012. Si mes souvenirs sont bons, j’ai tapé sur la barre de recherche de Google « pourquoi j’ai autant de problèmes dans mes relations sociales », ou « je ne comprends pas le langage non-verbal, est-ce grave », ou encore « je me sens seule au milieu de plein de gens » (vous avez dit « drama »?). J’ai dû cliquer sur un lien parlant du SA et bien sûr cela a été un choc de me reconnaître. J’ai donc passé de longues heures à lire des infos -parfois contradictoires- sur Internet au sujet du SA, à prendre conscience. Ensuite j’ai dû beaucoup pleuré. Pas de soulagement, loin de là. Un peu pour les mêmes raisons que quand j’ai découvert que j’étais très probablement épileptique, il y a quelques mois: parce que je croyais être malade, atteinte d’une maladie incurable, que cela se passait dans mon cerveau, que je ne pouvais pas le contrôler et que cela m’angoissait.

Ensuite, il y a eu la phase du doute. Puis le déni. Puis les pleurs, à nouveau. Puis le doute. Et ainsi de suite. Ça a duré des mois et je n’ai osé en parler à personne. J’étais très déprimée, je pense que parler de dépression n’est pas un abus de langage. J’étais en deuil après une perte importante, la mort d’un être très cher, je n’en parle toujours pas à ce jour, mais cette période était très morose. Je venais de devenir végane et toutes mes routines alimentaires étaient bouleversées, ce n’était clairement pas le moment idéal pour un tel changement, mais après avoir appris la vérité au sujet des conditions atroces -pour les animaux- dans lesquelles sont produits les oeufs et les produits laitiers, je ne me sentais pas capable de continuer d’en consommer. Le problème étant que PERSONNE, absolument personne dans mon entourage n’étais sensible au sort des animaux, ce qui accentuait encore plus mon sentiment d’étrangeté. Je pense qu’en devenant végane je capitulais, je renonçais à la normalité, malgré moi, il faut bien l’admettre.

Les mois passèrent. Ma vie changeait progressivement, je commençais à agir, à militer. Je finis par lâcher mes études, puis mon appart, puisqu’il s’agissait d’un logement étudiant. Je vis en squat, je rencontre des personnes qui partagent mes centres d’intérêt, ma sensibilité. On devient ami.es, petit à petit je me retrouve entourée de personnes de plus en plus atypiques, en marge de la société. J’ai changé de cadre, mais mes incompétences sociales perdurent et je ressens toujours ce même décalage, avec les peurs qui en découlent. Je me prends sévèrement la tête avec des mecs qui tiennent des discours masculinistes, je commence à saturer des machos qui pullulent dans les luttes sociales et qui imposent un virilisme très oppressant. C’est à cette période où je développe la stratégie de la fuite: je me déplace géographiquement, quand j’en ai marre d’un endroit, je pars ailleurs et j’ai l’illusion que le problème a disparu. C’est aussi à cette période que je rencontre T, qui sera mon partenaire et avec qui j’habiterai pendant plus d’un an.

T est un garçon violent, mais au moment de notre rencontre, je baigne déjà dans un climat de violence constante. De plus, j’ai grandi dans un foyer violent, donc la violence que l’on m’inflige peut-être très grande avant que je ne me rebiffe, avant que je ne (re)prenne conscience que c’est intolérable, que je ne mérite pas un tel traitement. Je vais cesser ma relation avec T à cause de sa violence verbale (puis revenir avec lui un mois plus tard), mais il aura au moins eu le mérite de pointer, d’expliciter certains de mes fonctionnements qui le mettaient hors de lui. Et c’est là que le terme « Syndrome d’Asperger » réapparaît dans ma tête. Je me rends alors compte que j’ai voulu fuir, changer, mais qu’il y a bel et bien quelque chose d’inéchangeable en moi. C’est à partir ce ce moment que je commence à lire des livres au sujet du SA, et bien sûr cela tourne à l’obsession. Après une énième catastrophe professionnelle, je prends enfin mon courage à deux mains pour contacter la psychiatre qui finira par établir mon diagnostic. Je décide aussi de reprendre mes études, qui me passionnaient, je prends un appart avec T et commence un Service Civique.

« Comment se passe un diagnostic? », me demande-t-on souvent. Je ne saurais y apporter une réponse générale. Cela dépend du ou de la psy, de ses orientations théoriques et professionnelles, et même de ses orientations éthiques. Dans mon cas, on a passé au peigne fin ma petite enfance -ma mère a même participé-, mon enfance et adolescence, afin d’écarter toute autre possibilité qui expliquerait mon fonctionnement autistique. J’ai beaucoup parlé, je me suis lâchée, il y a eu des moments où je me retenais de pleurer en prononçant certaines phrases que je n’avais jamais dites à voix haute auparavant. J’étais toujours dans le doute et me disais que je si je n’étais pas aspi, la seule possibilité qui restait était celle de la folie, oui, je devais être folle.

J’ai mis du temps à accepter la possibilité d’être autiste. C’était un mot fort, qui me faisait peur. Il m’a fallu ce mot pour réussir à connaître mes besoins, à apprendre à les respecter et à cesser de vouloir me forcer à faire des choses dangereuses pour ma psyché. Il a fallu que j’assume mes failles (ohlalà, ce blog vire au développement personnel) pour en faire ma force (qu’est-ce que je vous avez dit), et le diagnostic du SA m’a forcé à reconnaître que non, je ne suis pas anormale parce que j’aime être seule, que j’ai des réactions inattendues et que je me fatigue beaucoup plus vite que les NT dans certains contextes.

Aujourd’hui, c’est presque pleinement assumé. T et sa violence ont quitté ma vie. Il y a cette personne, mon « significant other » (qui fait SA quand on l’abrège, c’est rigolo EDIT: on me souffle dans l’oreillette que non, ça ne s’abrège pas comme ça, je me suis trompée et en suis profondément dépitée, voilà) qui partage certaines de mes particularités. Il y a ces ami.es toute.s plus atypiques que les autres. Il y a mes deux chats-pitres-adorables-créatures avec lesquels je saoule ma TL Twitter. Il y a cet appartement où je me sens tellement bien. Il y a mes études, qui me passionnent toujours autant. Il y a le militantisme, qui prend des aspects multiples. Il y a cette ville que j’aime habiter, où je me sens chez moi, finalement.

L’après-diagnostic est immensément plus serein que le chaos qui lui a précédé.

« Si t’es pas jolie au moins sois polie », ou le tone policing

Colère, Empathie
J'ai trouvé que cette photo de piaf en colère me représentait bien, alors voilà.

J’ai trouvé que cette photo de piaf en colère me représentait bien, alors voilà.

Mon article sur les pseudo-allié.es de la cause autistique semble avoir fait assez de bruit sur Internet depuis sa publication. On l’a qualifié de « véhément » sur des forums, de « provocateur » et « violent ». Si certain.es autistes m’ont dit que cet article leur faisait du bien, d’autres ont été plus précautionneux au moment d’adhérer à mes propos, le jugeant « agressif » et  se demandant dans quelle mesure nous ne risquions pas de reproduire avec les neurotypiques l’exclusion que nous subissons. Cette question est tout à fait légitime: nous connaissons la douleur d’être exclu.es alors pourquoi pratiquer l’exclusion envers des personnes bien-intentionnées, qui souhaitent nous aider?

Je souhaite revenir sur ces deux questions, celle du ton employé et celle de l’exclusion des neurotypiques. Concernant le ton agressif de l’article, que je n’ai aucun mal à assumer, je suis consciente qu’il est susceptible de bouleverser la représentation de l’autiste comme l’éternelle victime, dépendant des braves neurotypiques allié.es pour se défendre des discriminations. On retrouve souvent, dans l’imaginaire neurotypique, la figure de l’autiste timide, agressé.e par la vie, dans sa bulle (elle me fait bien rire celle-là), d’une gentillesse innée et incapable de la moindre méchanceté. Sortir de ce stéréotype, c’est risquer de se voir rappeler à l’ordre, par le biais d’injonctions à se conformer à ce que l’on attend de nous. Pour donner un exemple, quelqu’un m’a déjà accusée de me comporter « comme une neurotypique » pour me reprocher un comportement qu’il estimait être mesquin. Je n’ai aucun mal à assumer ma bitch intérieure, mais ce qui m’interpelle, dans cette formulation, c’est l’injonction implicite qu’elle contient: si tu es méchante avec moi, tu n’es pas vraiment autiste. C’est le double-tranchant du pseudo-allié, qui en tant que dominant estime qu’il a le bon droit de valider mon identité, ou de l’invalider si je ne suis pas gentille avec lui, et par conséquent de me retirer son soutien.

Boring

Pourtant, les autistes que je côtoie sont loin d’être des enfants de cœur. Enfants, adolescents ou adultes, je me retrouve souvent face à des caractères bien trempés, peu enclins au compromis et ne s’embarrassant pas de pincettes pour exprimer leur pensée. Cela ne vous rappelle pas l’un des symptômes du fonctionnement autistique? L’émoi que mon article a provoqué par son ton agressif est bien représentatif de l’emprise du système de valeurs imposés par les neurotypiques autour de la communication.  Mais mes agneaux, vous n’êtes pas au bout de vos peines: je suis peut-être celle qui est visible, mais la colère qui gronde dans une partie de la communauté neurAtypique s’amplifie et croyez-moi, je suis de loin l’une des plus mesurée dans mes propos.

NOW PANIC

heartbeat

Quand on me rappelle à l’ordre, que ce soit par la menace voilée de remettre en question ma condition autistique (et donc ma légitimité à m’exprimer sur le sujet) ou par l’injonction explicite à respecter les codes de la bienséance, c’est une violence qui est exercée et une manière de saper le fond de mes propos pour se concentrer sur la forme. Ce n’est qu’une énième preuve de la supériorité morale dont se drapent nos « allié.es foireux » pour décrédibiliser nos revendications.

Franchement, il est cruel et ridicule de s’attendre à ce qu’une personne soit calme et polie en réponse à un acte d’oppression. Les personnes marginalisées ne disposent souvent pas du luxe de la distance émotionnelle dans une discussion sur leurs droits et leurs expériences.
Deuxièmement, le tone policing (trad: le flicage du ton employé) est la technique de distraction ultime. Quand vous le faites, vous évacuez automatiquement de la conversation les méfaits de quelqu’un pour vous concentrer sur l’autre personne et ses récations. Le tone policing est une manière de ne pas assumer la responsabilité d’avoir merdé, et elle dénigre la position de l’autre personne en la catégorisant comme étant émotionnelle et donc irrationnelle. […] Mais être dans l’émotion ne rend en aucun cas les propos de qui que ce soit moins légitimes. Il est aussi important de noter que, en faisant du tone policing, non seulement vous refusez de remettre en question votre propre comportement oppressif, mais vous culpabilisez également l’autre personne, car elle n’est pas « assez gentille » pour être écoutée ou prise au sérieux.

Traduit de l’anglais à partir de This is a post about tone policing

Je voudrais néanmoins apporter une nuance en ce qui concerne l’expression de la colère, particulièrement sur Internet: oui, la colère des personnes qui subissent des oppressions est légitime est a le droit d’être exprimée et les gardiens de la bienséance doivent être envoyés valser. On est d’accord. Seulement, je n’adhère pas à la sacralisation de la colère que l’on trouve dans certains milieux militants, et qui justifie le harcèlement envers les personnes catégorisées comme oppressives. L’article À propos de la toxicité et des abus en milieu militant sur Internet décrit ce phénomène bien mieux que je ne le pourrais et met en garde contre les dérives qui ont mené certain.es blogueur.es à partir d’Internet pour se préserver. Je suis consciente que je ne connais pas les réalités vécues par des personnes réagissant à mes articles où sur d’autres blogs et le côté déshumanisant que peut prendre la justice virtuelle a des impacts bien réels.

Donc n’allez pas prendre cet article comme un encouragement à la haine sur les réseaux sociaux envers des personnes que vous jugez oppressives. Nous ne savons rien des personnes avec qui nous interagissons sur Internet, et des erreurs ou des maladresses ne justifient pas d’aller jusqu’à l’incitation au suicide en guise de réponse (véridique).

Dans un autre article je parlerai de la mixité choisie comme outils d’émancipation, et de sa pertinence ou non dans la lutte pour la neurodiversité. Je prends pour le moment des vacances du militantisme virtuel pour prendre soin de moi, passer des vacances avec des gens que j’aime, glander, voyager, avoir des discussions passionnantes sur des terrasses à 3h du matin en fumant comme des pompiers, bitcher sur la dictature du barbecue et partir en colo avec d’horribles ados.

Paix, amour et doigts dans le cul.

Ces allié.es qui n’en sont pas

Non classé

Le titre de ce poste reprends le titre de Superpépette , Ces autistes qui n’en sont pas, où il est question de personnes se disant autistes sans l’être réellement…

Cringe Worthy

Je sais, moi aussi j’étais so shocked

Je vais parler d’un sujet très épineux pour moi. En effet, si certain.es ont le « t’es pas autiste » facile, je refuse, pour ma part, de m’autoriser à présumer de la neurotypie de mon prochain. Premièrement, je n’en sais rien, deuxièmement, c’est brutal pour la personne qui se prend cette affirmation en pleine tronche, alors qu’elle est peut-être désorientée et dans une phase de questionnement qui, comme les autistes qui me lisent le savent bien, est extrêmement perturbant. Rappelons de plus que la neuroatypie ne concerne pas que l’autisme mais également de nombreuses autres conditions, allant de la schizophrénie au mal-nommé « haut potentiel ».  Seulement.

Seulement.

Superpépette n’a pas la gâchette facile. Elle fait partie des personnes les plus bienveillantes à ma connaissance. Mais faut pas pousser mémé dans les orties (oui Jujue, mémé c’est toi). S’il y a bien quelque chose dont nous pouvons parler, les autistes Asperger, c’est de l’autisme. Nous savons bien que nous développons des mécanismes de compensation tellement badass qu’il est difficile pour les autres de voir ce que nous sommes vraiment. Mais s’il y a bien un moment où nous arrêtons de jouer aux « personnes normales », c’est entre autistes. Quand nous suspectons qu’une personne se disant autiste se leurre, sachez une chose: on est les mieux placé.es pour le savoir. Cela n’implique pas d’ignorer la personne, de la violenter verbalement ou de la prendre de haut. On peut en discuter posément, comprendre d’où viennent les difficultés sociales, et tout cela avec bienveillance envers la personne concernée. C’est ce que fait Superpépette, qui possède une patience infinie dont le ciel ne m’a pas gratifiée. Les personnes dans le doute ou en quête d’identité à travers l’autisme ne posent pas forcément de problèmes, c’est juste déconcertant. Mais il y a les autres. Et cette deuxième catégorie, préparez-vous psychologiquement, car elle fait plutôt peur.

Scarlett Johansson Terrified

Oui oui

Je pense que je vais choquer des gens en disant que l’autisme est un business pour beaucoup de neurotypiques s’auto-proclamant « concerné.es par l’autisme »: pseudo-spécialistes de l’autisme, soigant.es, parents, tout le monde y va de sa petite opinion sur les thérapies à pratiquer, les souffrances de l’entourage, leur noble combat.  Il suffit d’aller faire un tour sur les blogs des parents d’enfants autistes pour constater avec quelle insouciance les parents dévoilent l’intimité de leurs rejetons depuis leur plus jeune âge, sans se soucier du consentement de ceux-ci.

Mettons les choses au clair [SPOILER: ça va chier].

VOUS

N’ÊTES

PAS

LÉGITIMES

Chut. Je ne veux pas vous entendre vous défendre, ni argumenter. Vous n’êtes pas « concerné.es » par l’autisme si VOUS N’ÊTES PAS autistes. C’est tout. Vous avez peut-être l’immense privilège de vivre au quotidien avec un.e personne autiste, mais vous n’avez aucun droit de vous approprier ce combat ni de parler en notre nom. Vos ABA, vos chouineries, vos actions anti-packing et tout le tralala, permettez-moi de vous dire que c’est très embarrassant. Car toute cette énergie et cet argent dépensée à la recherche de moyens « d’intégrer » les autistes dans votre monde et à nous faire apprendre votre langage, vous ne la dédiez pas essayer d’appréhender notre monde et notre langage. Vous qui écrivez des témoignages poignants « mon fils ma bataille » pour décrire votre « combat contre l’autisme », vous n’avez pas la moindre idée d’à quoi ressemble notre monde, des mille et une subtilités qui le composent: je vous ai lus, oui, je me suis infligée vos jérémiades, et je peux vous dire que vous êtes à dix mille lieux de savoir de quoi vous parlez. Utiliser vos enfants comme caution et vous faire mousser sur les plateaux télé ne fait pas de vous des personnes nobles, loin de là.

Heureusement, de plus en plus d’autistes prennent la parole et remettent à leur place les « belles âmes » usurpant leur place au sein de la communauté autistique.On assiste à une réappropriation du discours autour de l’autisme par les concerné.es, à travers divers blogs et conférences, ainsi qu’à la production d’œuvres visuelles et artistiques qui viennent bouleverser la vision qu’avaient les neurotypiques de l’autisme. Parmi ces œuvres-nombreuses- je citerai la magnifique vidéo « In my language » d’Amanda Baggs, que je n’ai jamais pu me lasser de regarder depuis sa découverte.

Petit à petit, les autistes s’organisent et des projets se construisent. On se fait parfois accuser de « communautarisme » par les personnes qui se retrouvent exclues car non-concernées. Le fantôme communautariste est typiquement français, d’ailleurs, il fera l’objet d’un autre billet. Quoi qu’il en soit, on commence à accorder -vaguement- de l’importance à ce que les autistes ont à dire.

Et c’est là que nous arrivons à nos fameux autistes mythos. Car oui, se faire passer pour autiste peut rapporter, ma bonne dame. Pas seulement pécuniairement mais aussi sous la forme d’une notoriété ou d’une légitimité. Vous trouvez cela farfelu? Vous n’avez peut-être pas entendu parler de Rachel Dolezal?  En matière d’usurpation de la légitimité, elle est plutôt balèze. Loin de moi l’idée de mettre au même niveau la lutte anti-raciste et celle pour la neurodiversité, j’ai choisi cet exemple puisqu’il est parlant: oui, c’est un phénomène qui existe, certaines personnes sont capables d’aller très loin pour avoir une place privilégiée au sein d’un mouvement. Elles arrivent à leur fins, prennent une place importante et ont de l’énergie à revendre d’autant plus qu’elles n’ont pas été « cassée », « broyée » par l’oppression que subissent les véritables concerné.es depuis le début de leur existence. Et elles parviennent même à occuper des postes rémunérés, elles font d’une lutte qui ne leur appartient pas leur gagne-pain et volent la parole qui nous revient. En ce qui concerne le billet de Superpépette, elle savait qui elle visait, la personne s’est bien entendu reconnue a tout de suite réagi en hurlant au communautarisme.

Ceci méritait un facepalm de groupe

Ce genre de réaction n’est pas étonnante. Militante féministe du dimanche, je suis bien placée pour savoir à quel point les espaces de mixité choisie comme outils politique provoquent la rage des oppresseur potentiels, habitué qu’ils sont à occuper l’espace visuel, sonore et décisionnaire. Je sais aussi que nous sommes en France, un pays plutôt fan de l’eucharistie catholique à tous les niveaux, ce qui implique que l’on est censé.es vouloir « vivre-ensemble » et se rouler des pelles avec des gens qui nous oppressent au quotidien, même sans le vouloir. Heureusement, d’autres dynamiques se mettent en place aussi bien parmi certaines féministes que parmi certain.es autistes. Il faut s’attendre à se genre d’intrusion, de tentative de culpabilisation, de chouineries voire de remise en question de notre propre légitimité à nous organiser.

Si j’ai un message à adresser à ces allié.es foireux: les autistes ne sont pas votre psychothérapie au rabais, ni votre caution pour jouer les Mères Teresa. Dégagez de nos espaces, dégagez de nos luttes, dégagez de nos vies: parce que vous avez sûrement l’idéal de l’autiste gentil.le, docile et naïf.ve, mais on vous attend au tournant, le couteau entre les dents.

Cette empathie « trop envahissante »

Empathie

Je n’ai pas vraiment la tête à écrire un article aujourd’hui. Mais j’ai la sensation que je « dois » le faire. Drôle d’explication, je sais, mais je n’ai pas envie d’aller plus loin dans la réflexion. J’ai BEAUCOUP trop socialisé ces derniers temps pour trouver l’énergie de réfléchir convenablement. Mais j’ai en tête plusieurs sujets qui tournent en boucle.

L’empathie, donc. J’ai ce sujet en tête depuis une conversation où mon interlocuteur était curieux de savoir à quoi je faisais référence quand je la décrivais comme trop envahissante. Vous trouverez sur Internet des tas de plaidoyer pour l’empathie que peuvent ressentir les autistes, le but de cet article n’est pas de s’y ajouter. Je pense plutôt décrire comment ça se passe concrètement chez moi, dans ma tête.

J’ai du mal à connaître les sentiments des autres, c’est vrai. Mais certaines personnes sont plus explicites que d’autres sur leurs sentiments et si j’ai du mal à identifier le sentiment ou l’émotion d’une personne, à partir du moment où cela est fait, je suis en mesure de le reconnaître et de m’y identifier. Et c’est là que ça se corse.

D’autant que je me souvienne, on m’a toujours traité de « glaçon » de par la manière dont je réagissais envers une personne en souffrance. Je me souviens de ce jour où, à 17 ans, j’ai éclaté en sanglots devant une amie qui me renvoyait, une fois de plus, cette image glaciale de moi-même. Elle en était toute retournée. J’ai essayé de lui expliquer à quel point les émotions des autres étaient lourdes à porter, à quel point elles me paralysaient. À quel point j’en arrivais à ne plus vouloir côtoyer des êtres humains pour ne pas me sentir envahie par leurs émotions.

C’est la souffrance qui me bouleverse, notamment. Je ne peux pas voir quelqu’un souffrir sans que sa souffrance m’emporte avec elle. C’est vraiment difficile de mettre des mots dessus, même à froid. Et c’est dur à gérer au moment où ça arrive. De l’extérieur, on pourrait croire que ça ne m’atteint pas, que je suis spectatrice impassible du pathos qui se déroule devant moi. Alors qu’en réalité je suis en panique. Ce n’est pas que je « ressens » ce que l’autre personne vit, mais la savoir en souffrance me renvoie à un tel sentiment d’impuissance, d’injustice et d’incompréhension que je ne peux plus réagir. Avec le temps, j’ai appris qu’il n’y a pas grand chose à faire, à part reconnaître verbalement que ce que vit cette personne est dur. Exit les conseils, les recommandations, les tentatives de solutions pratiques. Ou la culpabilisation (« tu en fais trop », « tu exagères », « moi à ta place… »). Exit la justification quand on est à l’origine de la souffrance, ça ne sert à rien.

On passe notre enfance à voir nos émotions invalidées: « Ce n’est pas grave », « Tu as eu plus de peur que de mal », « Tu as peur pour rien », « C’est un simple caprice ». À l’âge adulte, on continue souvent d’invalider les ressentis d’autrui, on se sent obligé.e de les remettre en question, parce que si on nous a appris que nos ressentis ne valaient pas grand chose, nous estimons encore moins ceux des autres. Et tout cela inconsciemment, bien sûr. Pourtant, il n’est pas vraiment difficile de nommer ce que traverse l’autre (« je sais que tu es frustré.e /en colère /déçu.e ») et de verbaliser notre incapacité à réagir. Mais ce n’est pas ce qu’on nous apprend à faire. Enfin, je ne pense pas. Je n’ai pas encore compris quelle était l’attitude acceptable en société envers quelqu’un qui souffre (est-ce seulement acceptable d’extérioriser sa souffrance?), mais à travers mon vécu je me heurte souvent à des personnes qui veulent absolument se justifier, s’expliquer ou donner des solutions et des encouragements foireux, alors que l’émotion est là et ne demande qu’à être reconnue.

Je suis bien consciente que cette empathie « autistique », donc envahissante, peut-être instrumentalisée pour me faire accepter des comportements toxiques et manipulateurs (pour caricaturer: le mec qui dit « oui je te frappe mais je souffre, tu sais », ah bon bah si tu souffres oké, vas-y frappe-moi tranquille, posey). Il y a un passage qui aborde ce mécanisme sur le blog de Mawy -que-j’adore-d’amour. Je choisis dans ces cas-là de me « déconnecter » de la personne, de ne plus lui permettre d’interagir avec moi, de ne plus être à la merci de mon empathie. C’est un mécanisme drastique mais très efficace.

Je suis consciente que mon expérience ne reflète pas le vécu des autistes du monde entier, après tout chaque personne (autiste ou pas) aurait son mot à dire sur sa manière de vivre l’empathie. Ce qui est indéniable, en revanche, c’est qu’il existe une norme quand à la démonstration d’empathie. Certes norme nous en pâtissons, certes, mais nous contribuons aussi à l’abattre.

Chronologie d’un effondrement émotionnel

ma life, Non classé

Il y a des moments que les autistes connaissent très bien et redoutent plus que tout: les effondrements émotionnels.

ohmygod

Cela arrive pour de multiples raisons qui varient en fonction de chaque personne. En ce qui me concerne, les changements brusques et non-souhaités et la déception sont de gros déclencheurs. Les effondrements émotionnels prennent différentes formes en fonction de la situation mais en général ça se passe comme ça:

–  Un grand sentiment de vide s’installe sournoisement. Je ne ressens plus rien. Je suis un légume.

–  Je ne m’alimente plus, et cela pendant plusieurs jours. Je n’ai même pas faim, je perds tout lien sensoriel avec mon corps. Sauf peut-être l’odorat, au bout d’un moment je sens quand même que je devrais prendre une douche.

– Je ne sors plus de chez moi pendant des jours. Je pense que si je me laissais aller, si je n’avais pas un minimum d’obligations sociales, cela pourrait durer des semaines.

– Mon ordinateur est mon meilleur ami. Je ne communique avec personne, mais je regarde des trucs super nuls en streaming et lis des blogs BD.

– Je dors au moins 15h par jour. Être réveillée m’emmerde parce que je suis consciente. Je préférerais dormir, ne pas être vivante.

– Vu que je ne ressens rien, je me fais mal, pour au moins sentir si je suis encore vivante ou un truc dans le genre. Manque de bol, je suis hyposensible à la douleur externe. Alors oui, parfois c’est pas joli-joli.

– Je ne réponds évidemment plus aux appels ni aux SMS. Je fais semblant de ne pas être là si on sonne à ma porte. Socialement, pendant quelques jours, je n’existe plus.

– Je pense à la mort, et de manière plutôt sereine d’ailleurs. Dans ces moments-là, j’envie les gens qui meurent de manière douce et paisible. Les gens qui ne se ratent pas. Je me pose la question de comment faire pour ne pas traumatiser ceux ou celles qui retrouvent le corps. Comment s’assurer que ton animal domestique ne te bouffera pas. Des trivialités dans le genre. Je n’ai jamais envisagé sérieusement le suicide ni même fait une tentative, je précise pour les alarmistes.

– Je fume des clopes à longueur de journée et ne bois que du chocolat chaud.

Et puis, un jour, je retrouve des sensations. Je ressens à nouveau mon corps, c’est douloureux et en même temps merveilleux. Je renais de mes cendres -ou plutôt du canapé- je ferme mon ordi, j’ouvre la fenêtre pour aérer. Je commence à faire la vaisselle, à ranger, faire le ménage, jeter des ordures  à la poubelle, à laver les draps. Je quitte mon pyjama et prends une douche, mets des habits propres et vais faire quelques achats pour remplir le frigo. Je reprends contact avec le monde, petit à petit. Je réponds aux sms, rappelle les gens. Puis je quitte mon logement, mon cocon, pour repartir affronter la vie en commençant par un apéro au soleil, entourée de personnes que j’aime malgré mon semblant d’indifférence, et qui attendaient mon retour à la vraie vie sans me juger.

soleil

Je suis autiste et je t’emmerde

ma life

Haha, je savais que j’allais t’attirer avec cet titre racoleur! Trêve de plaisanteries, je constate que je n’ai pas raconté la suite de ces événements qui m’avaient un peu (trop) chamboulée. Ce titre est donc une réponse au fameux « Tu pourrais faire un effort ». Oui, je pourrais faire un effort. Mais bizarrement, c’est toujours aux mêmes personnes de faire des efforts, donc je choisis de te dire que je t’emmerde. Tant pis, c’est la vie, tu t’en remettras.

Où en étions-nous? Ah oui, cette conversation avec cette collègue / supérieure hiérarchique (le statut n’a jamais été précisé entre nous). En bonne autiste que je suis, j’ai cogité tout le WE au sujet de ce qu’elle m’avait dit, en essayant de percevoir ses intentions. Et plus j’y pensais, plus je me mettais en colère contre elle. Je savais, sans le nommer, qu’il y avait quelque chose de malsain dans notre relation, comme une tentative de sa part pour assurer sa domination sur ma personne (pour ceux.lles non-familiarisé.es avec le jargon de la sociologie, je précise que je ne parle pas de BDSM). Et ça partait beaucoup trop loin. Dimanche soir, donc, j’étais déterminée à arrêter mon contrat. Heureusement, au sein de cette asso il existe des personnes avec qui je ne travaille pas mais avec qui je m’entends plutôt bien. J’ai pu expliquer la situation à l’une de ces personnes, qui m’a proposé de venir travailler dans son secteur. Résumons: quitter un travail bof, avec pour collègue une connasse moralisatrice, pour faire un taf plus intéressant avec des gens sympas? Oh que oui! Mais avant tout, il fallait convenir une réunion avec ma collègue pour parler de cette transition.

Cette réunion c’est trèèèèès mal passée. Mon ancienne collègue a explosé, me reprochant plein de choses qu’elle n’avait pas abordées avec moi de façon explicite. Je me suis rendu compte du problème: elle fait partie de ces gens qui cherchent le double sens à tout ce que vous lui dites. Tu m’étonnes qu’on étaient mal barrées, elle et moi. Si je lui dis « Il fait froid », elle va penser que je le lui reproche et m’en vouloir. Mais va te faire soigner, ma vieille.

Je n’ai pas non plus gardé ma langue dans ma poche. Je lui ai dit que je me passais de ses conseils comportementaux, qu’on était pas potes, et que si elle interprétait tous mes dires c’était son problème, pas le mien. Maintenant on ne peut plus se blairer, allez savoir pourquoi.

Aujourd’hui je me sens beaucoup plus à l’aise sur mon nouveau lieu de travail et oh, surprise! il paraîtrait que je ne suis pas la seule à avoir eu des problèmes avec cette personne à cause de son autoritarisme. En effet, quelques personnes m’ont raconté leurs propres mésaventures avec cette femme et il semblerait que je ne sois pas un cas isolé. J’aurais juste rendu visible un rapport de domination et comme toujours, cela a été bénéfique pour moi -l’autiste qui vous emmerde- mais aussi pour les autres.

Ralentir

ma life

Il y avait ce jeune garçon, un ado lugubre, qui traînait à prendre son billet devant le distributeur du train et qui m’exaspérait au plus au point. Je jetai un regard sur l’écran, il ne cessait d’annuler et de revenir en arrière, avec des gestes lents, il galérait visiblement à acheter un billet, je crois. En ce qui me concerne, il me restait une minute et 30 secondes pour acheter mon billet et me précipiter vers le train et espérer de le choper à temps. Je commençais à désespérer et mon langage corporel a peut-être traduit mon impatience. Je respirai profondément -dans un soupir d’exaspération et pour aérer mes voies respiratoires qui commençaient à se rétrécir d’angoisse. Je sais, c’est odieux, mais comment faire face à ce genre de situations? Comment faire comprendre à la personne devant vous qu’elle va vous faire rater votre train à cause de sa maladresse face à l’écran?

Le gamin a esquissé un regard dans ma direction est s’est immédiatement éloigné, sans prendre de billet. Je me suis bien sûr ruée sur la machine et en deux mouvements mon billet sortait et je courrai vers la voie indiquée. Je suis entrée au moment où retentissait le signal de départ. Une fois assise, j’ai commencé à cogiter. J’avais jeté un regard au jeune homme, qui s’était posté devant le panneau d’affichage l’air morose, le regard dans le vide. Sa silhouette voûtée dans sa doudoune noire me rappelait vaguement quelqu’un… Mon frère, sûrement, à l’âge de 16 ans? Je n’en sais rien.

Et là, je m’en suis voulue. Mais à mort. Je me suis sentie tellement conne, tellement en décalage avec moi-même. J’avais visiblement devant moi un jeune qui galérait à prendre son billet. J’étais tellement obnibulé par mon train que je n’ai même pas pris la peine de lui proposer mon aide, moi qui m’entend plutôt bien avec les machines. Bien sûr, il aurait pu aller au guichet, me direz, mais je suis bien placée pour comprendre à quel point certaines personnes évitent à tout prix les interactions sociales avec des étrangers. Et là, la question à 1 million: et si ce garçon était autiste? Et si j’avais laissé dans la galère l’un « des miens »? Horreur. J’essaie de me rassurer: il n’avait pas l’air pressé, mais son comportement était étrange (à mes yeux), le fait de s’acharner sur l’écran pour ensuite aller se poster l’air de rien avec les autres gens, sans prendre de billet, j’avais l’impression qu’il faisait semblant, qu’il se sentait vraiment mal à l’aise et qu’il avait paniqué en ressentant mon impatience (oui, je sais, c’est pas possible, théorie de l’esprit et gna gna gna, mais si vous pensez cela c’est bien la preuve que vous ne connaissez rien à l’autisme).

Et moi. J’étais partie sans m’assurer qu’il n’avait pas besoin d’aide. Franchement, ça m’aurait coûté quoi de l’aider? Mon train? Je rentrais chez moi, je n’étais pas pressée, j’aurais pu prendre le suivant. Je me serais assurée de ne pas laisser quelqu’un dans la détresse, si c’était le cas pour lui. Je me serais assise dans le café de la gare et j’aurai attendu le prochain train. J’aurai aussi pu ne pas prendre de billet, je ne me suis même pas fait contrôler, c’était l’heure de pointe. J’aurai pu l’acheter à bord (mais ça implique d’aller voir le contrôleur et de lui parler, et c’est une autre histoire). Bref, j’aurais pu l’aider, lui montrer un peu de considération.

Et là, évidemment, c’est la débandade des remords. Tout ce que j’aurai pu faire de bien et que je n’ai pas fait. Tout les moments où je me rends compte, avec le recul, que des personnes avaient besoin d’une attention et à qui je n’ai même pas octroyé un regard, une parole de soutien. Parce qu’à ce moment-là je ne savais pas. N’importe qui aurait pu voir leur souffrance, grosse comme le nez au milieu du visage, mais pas moi. C’est avec le recul et en réfléchissant que je m’en suis rendue compte. Parce que je ne suis jamais sûre d’avoir la bonne interprétation des sentiments des gens et que je fais de gaffes énormes. « Il n’ont qu’à être explicites », vous dites. Ce n’est pas si facile d’expliciter sa détresse, sa souffrance. Ça rend tellement vulnérable. Et ayant beaucoup de mal à identifier mes propres sentiments, je suppose que d’autres ont également cette difficulté sans forcément être autistes. C’est cette subtilité qu’on peut avoir pour identifier la souffrance d’autrui sans avoir besoin de la nommer, et de montrer son soutien, je n’ai pas l’impression de la posséder. Et si je la possède, il y a toujours un stimulant ou une angoisse qui monopolise mon attention et m’empêche de me décentrer.

Autocentré, c’est la traduction de « autiste ». Pas plus que les gens pressés qui eux voient la détresse mais choisissent de l’ignorer, certes. Mais je ne veux pas faire partie de ces gens pressés. La vitesse du monde m’impose d’être aveugle à la souffrance d’autrui, certes. Il est peut-être temps de ralentir.

La pointe de l’iceberg, la psychanalyse et le genre.

Genre et autisme

« La pointe de l’iceberg »

J’ai piqué cette expression à Super Pépette qui la prononce dans une de ces vidéos et qui illustre pour moi la perception qu’on a des autistes en société. C’est l’expression que j’ai utilisée face à une amie qui me disait à quel point mon apparence extérieure était trompeuse. Et oui, ma bonne dame, les années d’apprentissage à coup d’essai-erreur ont porté leurs fruits.

J’expliquais à cette amie que lors d’une réunion de travail, un problème (évoqué dans le billet précédent) me tracassait tellement que j’ai été obligée de partir discrètement aux toilettes pour vomir et que je n’ai rien pu avaler à midi (et franchement il faut vraiment y aller pour m’empêcher de manger). Such a drama queen. Cette amie a ouvert grand les yeux et m’a dit qu’elle n’aurait jamais pu imaginer que j’étais dans un tel état. Elle m’a dit qu’en général on voyait quand les gens n’allaient pas bien, mais que moi je ne laissais rien transparaître. Alors oui, on voit une fille qui se dit autiste, mais qui a l’air d’aller très bien, de socialiser, faire des blagues, alors on ne peut pas admettre que cette personne souffre vraiment de cette socialisation. Bien sûr que personne ne peut se douter qu’en rentrant chez moi je peux rester des heures enroulée dans une couverture, ou que je suis incapable de communiquer avec qui que ce soit, ne serait-ce que répondre à un texto ou prendre un appel.

Il faudrait tirer la tronche pour être prise au sérieux dans son mal-être. Et il y a des jours où j’aimerais en être capable. Mais je ne sais pas comment on fait. Ou alors je ne sais plus. Parce que bon, je veux bien qu’on mette en relation certaines choses avec l’autisme, mais on ne peut nier que dans cette histoire il y a du vécu et de l’apprentissage à donf. Alors oui, je ne devait sûrement pas exprimer mes émotions d’une manière appropriée et cela a à voir avec ma perception autistique de la réalité, sur ce point-là je suis assez d’accord. Ce qui relève de l’apprentissage est que j’ai « choisi » à un moment de ma vie de ne pas exprimer mes émotions. Il y a l’éducation parentale, sans aucun doute, il y a le harcèlement à l’école, des traumatismes divers et variés (rien de très original, le lot commun d’à peu près tout le monde) qui contribue à ce que chacun.e d’entre nous adopte un fonctionnement qui lui est propre en ce qui concerne les émotions. On peu ajouter à cela que j’ai un vrai décalage en ce qui concerne les ressentis, j’ai du mal à être impactée par quelque chose sur le vif, il me faut du temps pour ressentir. Selon Tony Attwood ce décalage fait partie de la structuration mentale des autistes (des gens me diront « Haaan mais moi c’est pareil et pourtant je ne suis pas autiste », je leur dirai qu’on ne prend pas les symptômes isolément pour définir l’autisme. Voilà).

Un autre facteur entre en jeu: je suis une fille aux yeux de la société. Et on n’éduque pas une fille de la même façon qu’un garçon face aux émotions (ALERTE GENDER). Une petite fille qui exprime sa colère se verra très vite et très fortement réprimée alors qu’un petit garçon sera sans doute réprimé lui aussi (quoi que), mais les adultes à l’origine de cette répression portent en eux.elles toutes les représentations autour de la féminité et de la virilité qui seront véhiculées à travers leurs actes. Donc je suis une fille, et ma colère n’est pas acceptable partout. C’est paradoxalement l’émotion que j’arrive le mieux à exprimer. Parce qu’adolescente je me suis définie comme féministe (une féministe assez coconne, que la féministe adulte que je suis regarde à présent avec beaucoup de tendresse) (et beaucoup de poils, aussi) et que je refusais de coller aux stéréotypes de genre associés aux femmes. Les filles pleurent? Pas moi. Les filles ne se battent pas? C’est ce qu’on va voir (et tu vas voir ta gueule à la récré). Les filles ne jouent pas au foot? Je dribblais mieux qu’aucun garçon (pourtant je détestais le sport, maintenant que j’y pense). Les filles ça n’insulte pas, ça ne crache pas? Je suis prolixe en insultes mais pour les crachats, je m’entraîne toujours, j’avoue. Etc etc. Alors oui, je suis parfaitement à l’aise avec la colère, le problème est que cette émotion vient envahir toutes les autres.

Voilà pourquoi je suis sceptique vis-à-vis des critiques acerbes qui sont lancées aujourd’hui contre la formation psychanalytique des soignants. Comment réduire quelqu’un.e à ses symptômes sans prendre en compte son vécu, ce qui a contribué à le.la construire en tant qu’individu.e? Ce n’est pas parce que je suis autiste que je suis complètement imperméable aux injonctions de genre. Certes elles sont implicites et on a dû m’en expliquer certaines, mais j’ai obtempéré quand j’ai compris que c’était le seul choix à faire (ce qui est FAUX, bien évidemment). Ce n’est pas parce que les filles de ma classe avaient compris avant moi qu’elles devaient s’épiler pour être acceptées que j’ai échappé à cette norme (disons, quand je me suis fait traiter de gorille à la plage, bah j’ai compris). Ce n’est pas parce que je suis autiste que je ne fais pas de transfert, et que je ne suis pas l’objet d’un transfert.

Trop de charlatanerie a été faite avec la psychanalyse pour qu’elle soit prise au sérieux en France, c’est vrai. Trop de ravages ont été faits parmi les familles d’enfants autistes, je suis bien placée pour en parler. A présent on présente l’ABA comme une espèce de solution miracle et on préconise exclusivement l’approche comportementaliste. Une seule méthode pour des milliers d’individus, quoi ne mieux pour l’uniformisation? Un exemple ici:

Selon les recherches, le programme A.B.A. est actuellement le plus efficace auprès des jeunes enfants ayant un TED. Il peut aider certains enfants à apprendre à un rythme suffisamment rapide pour rattraper les connaissances et habiletés de leurs pairs à développement normal. L’A.B.A. maximise le temps d’enseignement en réduisant le temps consacré à des activités non productives comme l’autostimulation et les comportements non fonctionnels.

Désolée mais moi, quand je lis que les enfants autistes doivent marcher au même pas que les enfants neurotypiques, j’ai en tête un peloton de soldats marchant sagement au pas. On parle d’efficacité, mais qui décide de ce qui est productif et de ce qui est non-fonctionnel? Depuis quand l’autostimulation est non-fonctionnelle, BORDEL DE MERDE?! (Oui, je vous avais dit que je partais au quart de tour). Elle l’est visiblement pour quelqu’un qui estime la productivité comme une priorité devant le besoin d’un enfant d’évacuer son angoisse et de se rassurer. Qui oserait dire que ceci n’est pas purement du dressage?

Je ne veux pas réduire la psychothérapie comportementale à l’ABA, que ce soit clair. Approche psychanalytique, institutionnelle ou comportementale, peu importe si elle s’adapte à la personne, si elle prend réellement en compte ce qu’elle est et ce dont elle a besoin.

J’ai également des critiques envers les psychanalystes de comptoir, mais je l’aborderai à une autre occasion.

Bon ok, t’es autiste mais tu pourrais faire un effort

ma life

Il y a eu des moments extrêmement chaotiques dans ma vie, à un tel point que parfois, en regardant en arrière, je me demande comment j’ai bien pu faire pour traverser tout cela sans finir en HP. Avec le recul il est évident que toutes mes difficultés étaient et continuent d’être liées au Syndrome d’Asperger et à la non-acceptation de celui-ci par mes congénères. L’avantage d’avoir un diagnostic est que premièrement on comprend que non, nos difficultés ne sont pas le lot de tout le monde, et que deuxièmement on est en capacité d’expliquer notre fonctionnement à notre entourage.

C’est à la deuxième étape où ça coince, en ce qui me concerne. Si la personne en face de vous refuse de bousculer ses préjugés sur l’autisme, il n’y a aucune chance qu’elle prenne en compte vos spécificités et qu’elle l’intègre à la perception qu’elle se fait de vous. Cela apparaît sous la forme de « arrête donc de te chercher des excuses », bien que non prononcé de cette manière (gardons à l’esprit que les neurotypiques dégoulinent de tact et de phrases consensuelles censées nous faire passer pour des brutes sans cœur) (oui bon ok, c’est une blague) (et l’humour, tu connais?).

En ce qui me concerne, ces difficultés se manifestent surtout dans le monde du travail. J’ai longtemps pensé naïvement que l’on valoriserait mes compétences et non mes habilités sociales, après tout ce sont les termes du contrat: je réalise des tâches et on me paie en échange, point. Nulle part est mentionné sur la fiche de poste « Vous devrait socialiser de manière normée et surtout passer pour quelqu’un d’ouvert et de sociable ». Franchement je n’aurais pas postulé, ce n’est absolument pas dans mes cordes.

Dans mon boulot actuel, j’ai prévenu la responsable que j’étais autiste. Légalement, je n’y suis absolument pas contrainte, mais je tenais à ce que l’on prenne en compte cette spécificité. Il s’agissait d’un poste dans une asso qui défend des valeurs avec lesquelles je suis complètement d’accord, il me semblait important d’être honnête. D’emblée cette responsable semblait être prête à prendre en compte le SA, même si je n’ai pas tardé à comprendre qu’elle était tellement surchargée et débordée (du moins, c’est ce qu’elle montre, comme presque tout le monde dans l’asso) qu’on aurait peu d’occasions d’échanger autour de notre travail en commun. Je me suis également vite rendu compte qu’elle ne connaissait rien à l’autisme et ne souhaitais pas en apprendre plus. Lors de notre dernière conversation, où l’on devait faire un point général, je m’attendais à ce qu’on parle du travail, des tâches qui me sont confiées et de quelle manière nous nous y prenons, ce qu’il faut améliorer, ce qui marche etc. A ma grande surprise, elle a commencé à me dire que certaines de mes attitudes « lui posaient question » (une façon polie de dire qu’un personne te fais régulièrement chier). En gros, je suis trop catégorique dans mes propos, je vexe les gens, certains sujets reviennent trop régulièrement dans mes conversations et je ne m’adapte pas assez aux autres. Sans blaaaague. Elle a précautionneusement effleuré le sujet de l’autisme sans dire clairement que ça me servait d’excuse pour ne pas être une fille sympa.

La conversation fut interrompue et elle me dit que nous lui donnerions suite. J’avoue que j’étais assommée par ses reproches (qui étaient apparemment partagés par certaines personnes avec qui je travaille et qui n’ont jamais abordé le sujet). Juste avant de commencer cette conversation, je me sentais plutôt bien, j’avais le sentiment que je réalisais convenablement les tâches que l’on me confiait et commençait à me sentir pousser des ailes. Pour être honnête, je dois dire qu’à chaque fois que j’éprouve ce genre de sentiment de bien-être dans un lieu, une connasse se présente pour me sortir ce genre de propos. Un peu comme si elle m’avait repérée comme étant une inadaptée et se donnait la mission de me maintenir dans cette position. « Attention, va pas croire que tu peux te sentir complètement à l’aise ici, regarde ce qu’on pense de toi ». Et bim, dans ta (ma) gueule.

Je ne suis pas une pro de l’impro, il me faut plusieurs jours pour comprendre ce qui se cache derrière les paroles des gens, surtout celles dont les intentions ne sont pas explicites. J’ai finalement opté de ne pas poursuivre cette conversation, qui à mes yeux n’a pas lieu d’être. En effet, qui est cette normopathe pour me reprocher mes attitudes propres à l’autisme? Que fait-elle de la vraie raison de ma présence ici, qui est de travailler? Comment ose-t-elle se poser en supérieure hiérarchique, celle qui a raison et qui peut donner des leçons à la sociopathe que je suis? Elle s’est pris pour une psy comportementaliste, ou bien? Sans manquer bien sûr de lui signifier son ingérence.

La question qui se pose à présent est: dois-je continuer jusqu’à la fin de mon contrat? J’ai terriblement envie de partir et en même temps j’en ai plus que marre de fuir face à la crétinerie congénitale des homo sapiens qui m’entourent. Sans compter qu’une petite partie de moi a tout de même bien envie de les faire chier jusqu’au bout.