« Si t’es pas jolie au moins sois polie », ou le tone policing

Colère, Empathie
J'ai trouvé que cette photo de piaf en colère me représentait bien, alors voilà.

J’ai trouvé que cette photo de piaf en colère me représentait bien, alors voilà.

Mon article sur les pseudo-allié.es de la cause autistique semble avoir fait assez de bruit sur Internet depuis sa publication. On l’a qualifié de « véhément » sur des forums, de « provocateur » et « violent ». Si certain.es autistes m’ont dit que cet article leur faisait du bien, d’autres ont été plus précautionneux au moment d’adhérer à mes propos, le jugeant « agressif » et  se demandant dans quelle mesure nous ne risquions pas de reproduire avec les neurotypiques l’exclusion que nous subissons. Cette question est tout à fait légitime: nous connaissons la douleur d’être exclu.es alors pourquoi pratiquer l’exclusion envers des personnes bien-intentionnées, qui souhaitent nous aider?

Je souhaite revenir sur ces deux questions, celle du ton employé et celle de l’exclusion des neurotypiques. Concernant le ton agressif de l’article, que je n’ai aucun mal à assumer, je suis consciente qu’il est susceptible de bouleverser la représentation de l’autiste comme l’éternelle victime, dépendant des braves neurotypiques allié.es pour se défendre des discriminations. On retrouve souvent, dans l’imaginaire neurotypique, la figure de l’autiste timide, agressé.e par la vie, dans sa bulle (elle me fait bien rire celle-là), d’une gentillesse innée et incapable de la moindre méchanceté. Sortir de ce stéréotype, c’est risquer de se voir rappeler à l’ordre, par le biais d’injonctions à se conformer à ce que l’on attend de nous. Pour donner un exemple, quelqu’un m’a déjà accusée de me comporter « comme une neurotypique » pour me reprocher un comportement qu’il estimait être mesquin. Je n’ai aucun mal à assumer ma bitch intérieure, mais ce qui m’interpelle, dans cette formulation, c’est l’injonction implicite qu’elle contient: si tu es méchante avec moi, tu n’es pas vraiment autiste. C’est le double-tranchant du pseudo-allié, qui en tant que dominant estime qu’il a le bon droit de valider mon identité, ou de l’invalider si je ne suis pas gentille avec lui, et par conséquent de me retirer son soutien.

Boring

Pourtant, les autistes que je côtoie sont loin d’être des enfants de cœur. Enfants, adolescents ou adultes, je me retrouve souvent face à des caractères bien trempés, peu enclins au compromis et ne s’embarrassant pas de pincettes pour exprimer leur pensée. Cela ne vous rappelle pas l’un des symptômes du fonctionnement autistique? L’émoi que mon article a provoqué par son ton agressif est bien représentatif de l’emprise du système de valeurs imposés par les neurotypiques autour de la communication.  Mais mes agneaux, vous n’êtes pas au bout de vos peines: je suis peut-être celle qui est visible, mais la colère qui gronde dans une partie de la communauté neurAtypique s’amplifie et croyez-moi, je suis de loin l’une des plus mesurée dans mes propos.

NOW PANIC

heartbeat

Quand on me rappelle à l’ordre, que ce soit par la menace voilée de remettre en question ma condition autistique (et donc ma légitimité à m’exprimer sur le sujet) ou par l’injonction explicite à respecter les codes de la bienséance, c’est une violence qui est exercée et une manière de saper le fond de mes propos pour se concentrer sur la forme. Ce n’est qu’une énième preuve de la supériorité morale dont se drapent nos « allié.es foireux » pour décrédibiliser nos revendications.

Franchement, il est cruel et ridicule de s’attendre à ce qu’une personne soit calme et polie en réponse à un acte d’oppression. Les personnes marginalisées ne disposent souvent pas du luxe de la distance émotionnelle dans une discussion sur leurs droits et leurs expériences.
Deuxièmement, le tone policing (trad: le flicage du ton employé) est la technique de distraction ultime. Quand vous le faites, vous évacuez automatiquement de la conversation les méfaits de quelqu’un pour vous concentrer sur l’autre personne et ses récations. Le tone policing est une manière de ne pas assumer la responsabilité d’avoir merdé, et elle dénigre la position de l’autre personne en la catégorisant comme étant émotionnelle et donc irrationnelle. […] Mais être dans l’émotion ne rend en aucun cas les propos de qui que ce soit moins légitimes. Il est aussi important de noter que, en faisant du tone policing, non seulement vous refusez de remettre en question votre propre comportement oppressif, mais vous culpabilisez également l’autre personne, car elle n’est pas « assez gentille » pour être écoutée ou prise au sérieux.

Traduit de l’anglais à partir de This is a post about tone policing

Je voudrais néanmoins apporter une nuance en ce qui concerne l’expression de la colère, particulièrement sur Internet: oui, la colère des personnes qui subissent des oppressions est légitime est a le droit d’être exprimée et les gardiens de la bienséance doivent être envoyés valser. On est d’accord. Seulement, je n’adhère pas à la sacralisation de la colère que l’on trouve dans certains milieux militants, et qui justifie le harcèlement envers les personnes catégorisées comme oppressives. L’article À propos de la toxicité et des abus en milieu militant sur Internet décrit ce phénomène bien mieux que je ne le pourrais et met en garde contre les dérives qui ont mené certain.es blogueur.es à partir d’Internet pour se préserver. Je suis consciente que je ne connais pas les réalités vécues par des personnes réagissant à mes articles où sur d’autres blogs et le côté déshumanisant que peut prendre la justice virtuelle a des impacts bien réels.

Donc n’allez pas prendre cet article comme un encouragement à la haine sur les réseaux sociaux envers des personnes que vous jugez oppressives. Nous ne savons rien des personnes avec qui nous interagissons sur Internet, et des erreurs ou des maladresses ne justifient pas d’aller jusqu’à l’incitation au suicide en guise de réponse (véridique).

Dans un autre article je parlerai de la mixité choisie comme outils d’émancipation, et de sa pertinence ou non dans la lutte pour la neurodiversité. Je prends pour le moment des vacances du militantisme virtuel pour prendre soin de moi, passer des vacances avec des gens que j’aime, glander, voyager, avoir des discussions passionnantes sur des terrasses à 3h du matin en fumant comme des pompiers, bitcher sur la dictature du barbecue et partir en colo avec d’horribles ados.

Paix, amour et doigts dans le cul.

Ralentir

ma life

Il y avait ce jeune garçon, un ado lugubre, qui traînait à prendre son billet devant le distributeur du train et qui m’exaspérait au plus au point. Je jetai un regard sur l’écran, il ne cessait d’annuler et de revenir en arrière, avec des gestes lents, il galérait visiblement à acheter un billet, je crois. En ce qui me concerne, il me restait une minute et 30 secondes pour acheter mon billet et me précipiter vers le train et espérer de le choper à temps. Je commençais à désespérer et mon langage corporel a peut-être traduit mon impatience. Je respirai profondément -dans un soupir d’exaspération et pour aérer mes voies respiratoires qui commençaient à se rétrécir d’angoisse. Je sais, c’est odieux, mais comment faire face à ce genre de situations? Comment faire comprendre à la personne devant vous qu’elle va vous faire rater votre train à cause de sa maladresse face à l’écran?

Le gamin a esquissé un regard dans ma direction est s’est immédiatement éloigné, sans prendre de billet. Je me suis bien sûr ruée sur la machine et en deux mouvements mon billet sortait et je courrai vers la voie indiquée. Je suis entrée au moment où retentissait le signal de départ. Une fois assise, j’ai commencé à cogiter. J’avais jeté un regard au jeune homme, qui s’était posté devant le panneau d’affichage l’air morose, le regard dans le vide. Sa silhouette voûtée dans sa doudoune noire me rappelait vaguement quelqu’un… Mon frère, sûrement, à l’âge de 16 ans? Je n’en sais rien.

Et là, je m’en suis voulue. Mais à mort. Je me suis sentie tellement conne, tellement en décalage avec moi-même. J’avais visiblement devant moi un jeune qui galérait à prendre son billet. J’étais tellement obnibulé par mon train que je n’ai même pas pris la peine de lui proposer mon aide, moi qui m’entend plutôt bien avec les machines. Bien sûr, il aurait pu aller au guichet, me direz, mais je suis bien placée pour comprendre à quel point certaines personnes évitent à tout prix les interactions sociales avec des étrangers. Et là, la question à 1 million: et si ce garçon était autiste? Et si j’avais laissé dans la galère l’un « des miens »? Horreur. J’essaie de me rassurer: il n’avait pas l’air pressé, mais son comportement était étrange (à mes yeux), le fait de s’acharner sur l’écran pour ensuite aller se poster l’air de rien avec les autres gens, sans prendre de billet, j’avais l’impression qu’il faisait semblant, qu’il se sentait vraiment mal à l’aise et qu’il avait paniqué en ressentant mon impatience (oui, je sais, c’est pas possible, théorie de l’esprit et gna gna gna, mais si vous pensez cela c’est bien la preuve que vous ne connaissez rien à l’autisme).

Et moi. J’étais partie sans m’assurer qu’il n’avait pas besoin d’aide. Franchement, ça m’aurait coûté quoi de l’aider? Mon train? Je rentrais chez moi, je n’étais pas pressée, j’aurais pu prendre le suivant. Je me serais assurée de ne pas laisser quelqu’un dans la détresse, si c’était le cas pour lui. Je me serais assise dans le café de la gare et j’aurai attendu le prochain train. J’aurai aussi pu ne pas prendre de billet, je ne me suis même pas fait contrôler, c’était l’heure de pointe. J’aurai pu l’acheter à bord (mais ça implique d’aller voir le contrôleur et de lui parler, et c’est une autre histoire). Bref, j’aurais pu l’aider, lui montrer un peu de considération.

Et là, évidemment, c’est la débandade des remords. Tout ce que j’aurai pu faire de bien et que je n’ai pas fait. Tout les moments où je me rends compte, avec le recul, que des personnes avaient besoin d’une attention et à qui je n’ai même pas octroyé un regard, une parole de soutien. Parce qu’à ce moment-là je ne savais pas. N’importe qui aurait pu voir leur souffrance, grosse comme le nez au milieu du visage, mais pas moi. C’est avec le recul et en réfléchissant que je m’en suis rendue compte. Parce que je ne suis jamais sûre d’avoir la bonne interprétation des sentiments des gens et que je fais de gaffes énormes. « Il n’ont qu’à être explicites », vous dites. Ce n’est pas si facile d’expliciter sa détresse, sa souffrance. Ça rend tellement vulnérable. Et ayant beaucoup de mal à identifier mes propres sentiments, je suppose que d’autres ont également cette difficulté sans forcément être autistes. C’est cette subtilité qu’on peut avoir pour identifier la souffrance d’autrui sans avoir besoin de la nommer, et de montrer son soutien, je n’ai pas l’impression de la posséder. Et si je la possède, il y a toujours un stimulant ou une angoisse qui monopolise mon attention et m’empêche de me décentrer.

Autocentré, c’est la traduction de « autiste ». Pas plus que les gens pressés qui eux voient la détresse mais choisissent de l’ignorer, certes. Mais je ne veux pas faire partie de ces gens pressés. La vitesse du monde m’impose d’être aveugle à la souffrance d’autrui, certes. Il est peut-être temps de ralentir.