C’est quoi votre délire avec les câlins?

Parents

Au long de ma courte vie de célébrité du dimanche, et à presque trente ans, j’ai souvent eu l’occasion d’entendre cette phrase : « Tu as une telle confiance en toi, tu ne te laisses pas faire, j’aimerais être / que mon enfant soit comme toi ». Soyons clairs, ceci n’est qu’à moitié vrai et je pense que quiconque m’aurait rencontrée dix ans plus tôt n’aurait absolument pas prononcé cette phrase. Cependant, cette « confiance en soi » reste une impression permanente (même si elle n’est pas toujours au rendez-vous et qu’elle n’est qu’une impression, justement), tout au long de ma vie, C’est en me penchant davantage sur les pratiques ABA et notamment sur des extraits de la BD Les petites victoires, que j’ai pu mettre le doigt sur les origines de cette assurance qui m’habitait.

Ceux et celles qui ont lu mon livre savent que, comme beaucoup d’enfants, j’ai subi des violences de la part d’adultes et de mes pairs, et que j’ai grandi dans un contexte, disons, particulier. Mais il y a une violence que je n’ai jamais subie, et qui est infligée aux enfants autistes. Cette violence est illustrée dans un extrait de la BD d’Yvon Roy, en voici un exemple :

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Allez vomir, je vous attends ici. Oui, oui, sérieusement, je vous attends.

C’est fait? Reprenons.

Pas besoin d’être autiste pour voir tout ce qui déconne dans ce strip. Mais il faut être autiste pour ressentir cette image, ressentir la douleur physique qu’éprouve  le petit garçon, douleur qui finit par l’épuiser et le faire entrer dans cet état second qui nous soustrait du monde, peut-être même en allant jusqu’à la dissociation pour échapper à cette douleur. Ce qu’il en retiendra est que sa douleur est insignifiante face aux désirs d’autrui, qu’il n’est pas assez important pour que l’on respecte ses limites physiques. Bravo papa Roy.

Cela a un impact sur le développement de notre personnalité, en tant que personnes autistes. Et à titre personnel, j’ai pu mettre le doigt sur cette confiance en moi qui m’habitait : les traitements douloureux qu’on m’infligeait étaient explicitement violents, à titre punitif, mais jamais on ne m’a mise dans cette situation horrible de vouloir me faire un câlin de force. JAMAIS. Pourtant, j’ai grandi dans une culture où l’on est tactiles, où les gens s’enlacent pour un oui et pour un non, où les copines marchent dans la rue bras-dessus bras-dessous. Est-ce que mes parents étaient frustrés par mon refus de contact physique? Absolument. Est-ce que mes proches et mes parents ont exprimé cette frustration? Tout à fait. Et on a le droit d’exprimer sa frustration, à partir du moment où elle ne s’inscrit pas dans le chantage affectif.

Les parents d’autistes ont tout à fait le droit de dire « c’est frustrant que mon enfant n’accepte pas les câlins ». La limite de la décence est dépassée lorsque l’on oblige ou dresse un enfant autiste à les accepter, pour notre confort affectif. Pourtant, quand un chat fêle et nous fait comprendre qu’il ne veut pas être papouillé, on lui fout la paix.

Dresser un enfant autiste pour qu’il accepte les câlins ne le rendra pas plus fort et plus autonome dans la vie. Au contraire, cela lui ajoutera des difficultés, le rendra plus vulnérable, et surtout, c’est une torture. Car oui, le contact physique peut être DOULOUREUX pour nous. De plus, certains ressentons la sensation du toucher même quand celui-ci n’est plus là. Votre délire des câlins doit cesser, mais genre tout de suite. Il y a dix-mille façon d’exprimer de l’amour et de l’affection sans passer par le contact physique, il s’agirait de se sortir les doigts et de s’y mettre.

Mes parents ont vraiment merdé sur plein de points, mais celui-ci n’en n’est pas un. La seule personne qui a voulu me forcer à faire un câlin était une adulte française, elle aussi. Mais la distance qu’on m’avait permis d’avoir en la matière m’a aidée à la repousser, à m’affirmer et à établir mes limites, en somme, c’est cette partie de moi qui s’est épanouie. J’ai appris que les gens aimaient bien les câlins, que ça les rassurait, mais que je n’avais pas à en faire si je ne voulais pas. Ils s’en plaignaient, ô que oui, en Andalousie on aime se papouiller même quand on vient de se rencontrer pour la première fois. Mais le fait qu’on respecte cette limite m’a fait comprendre qu’on me prenait au sérieux, et cela est fondamental dans la construction de la confiance en soi. J’ai dix-mille traumas à gérer, mais celui-ci n’en n’est pas un et ma confiance en moi m’aide à avancer et à les surpasser.

Il est dur d’imaginer à quoi ressemblera notre enfant une fois adulte. Pardonnez-moi l’expression, mais on traite les autistes comme des merdes et les familles comme des tiroirs-caisses. Je vous vois, les auteurs de torchons comme cette BD ou l’autre tarée de To Siri with love, les thérapeutes ABA et autres charlatans. Vous voulez suivre leurs « conseils » et vous en inspirer? Bon courage. Si ce que vous souhaitez est que votre enfant réponde à vos attentes et se soumette à vos besoins affectifs, ouais, pourquoi pas, il va vous faire manger votre merde à l’âge adulte, mais au moins vous pourrez dire « il accepte les câlins, han trop de bonheur ». Profitez bien de cette illusion car elle sera de courte durée et surtout, n’oubliez pas que vous préparez votre enfant à être la proie idéale de toutes sortes de pervers.

Vous voulez que votre enfant devienne un adulte confiant en lui, qui n’a pas peur des difficultés, qui est capable de vivre de façon autonome et d’être heureux? Alors pour ça, il n’y a pas de formule magique. Ce sera comme avec tous les autres enfants, la loterie, en somme. Personne ne peut vous garantir que ce sera le cas. Une fois adulte, votre enfant ne ressemblera absolument pas à ce que vous voyez aujourd’hui, WOAH RÉVÉLATION DE LA FILLE PAS SYMPA. Ce qui est sûr, c’est qu’en tant qu’autiste on se heurte au validisme, à une société complètement fuckée et que votre enfant va avoir besoin de toute votre acceptation et du respect de ses limites pour affronter ce monde. Pas besoin de lui rendre la vie difficile à la maison pour « le préparer à la réalité », la réalité on la vit, t’inquiète, on a, au contraire, désespérément besoin d’une soupape, de souffler, entourés de gens qui nous aiment et nous valorisent.

Écoutez les autistes, écoutez votre enfant quand il est en mesure de s’exprimer, RESPECTEZ ses limites, apprenez à vous rassurer autrement qu’en l’exploitant affectivement. Faites du yoga ou buvez des tisanes, j’en sais rien, ce n’est pas notre problème. Mais surtout, arrêtez avec votre délire de « faire des câlins », sérieusement, on s’en branle, c’est pas notre truc et ça ne le sera jamais, mais vous allez vous en remettre. Et votre enfant vous aimera pour cela, à sa manière, intense et distante à la fois.

 

 

« Si t’es pas jolie au moins sois polie », ou le tone policing

Colère, Empathie
J'ai trouvé que cette photo de piaf en colère me représentait bien, alors voilà.

J’ai trouvé que cette photo de piaf en colère me représentait bien, alors voilà.

Mon article sur les pseudo-allié.es de la cause autistique semble avoir fait assez de bruit sur Internet depuis sa publication. On l’a qualifié de « véhément » sur des forums, de « provocateur » et « violent ». Si certain.es autistes m’ont dit que cet article leur faisait du bien, d’autres ont été plus précautionneux au moment d’adhérer à mes propos, le jugeant « agressif » et  se demandant dans quelle mesure nous ne risquions pas de reproduire avec les neurotypiques l’exclusion que nous subissons. Cette question est tout à fait légitime: nous connaissons la douleur d’être exclu.es alors pourquoi pratiquer l’exclusion envers des personnes bien-intentionnées, qui souhaitent nous aider?

Je souhaite revenir sur ces deux questions, celle du ton employé et celle de l’exclusion des neurotypiques. Concernant le ton agressif de l’article, que je n’ai aucun mal à assumer, je suis consciente qu’il est susceptible de bouleverser la représentation de l’autiste comme l’éternelle victime, dépendant des braves neurotypiques allié.es pour se défendre des discriminations. On retrouve souvent, dans l’imaginaire neurotypique, la figure de l’autiste timide, agressé.e par la vie, dans sa bulle (elle me fait bien rire celle-là), d’une gentillesse innée et incapable de la moindre méchanceté. Sortir de ce stéréotype, c’est risquer de se voir rappeler à l’ordre, par le biais d’injonctions à se conformer à ce que l’on attend de nous. Pour donner un exemple, quelqu’un m’a déjà accusée de me comporter « comme une neurotypique » pour me reprocher un comportement qu’il estimait être mesquin. Je n’ai aucun mal à assumer ma bitch intérieure, mais ce qui m’interpelle, dans cette formulation, c’est l’injonction implicite qu’elle contient: si tu es méchante avec moi, tu n’es pas vraiment autiste. C’est le double-tranchant du pseudo-allié, qui en tant que dominant estime qu’il a le bon droit de valider mon identité, ou de l’invalider si je ne suis pas gentille avec lui, et par conséquent de me retirer son soutien.

Boring

Pourtant, les autistes que je côtoie sont loin d’être des enfants de cœur. Enfants, adolescents ou adultes, je me retrouve souvent face à des caractères bien trempés, peu enclins au compromis et ne s’embarrassant pas de pincettes pour exprimer leur pensée. Cela ne vous rappelle pas l’un des symptômes du fonctionnement autistique? L’émoi que mon article a provoqué par son ton agressif est bien représentatif de l’emprise du système de valeurs imposés par les neurotypiques autour de la communication.  Mais mes agneaux, vous n’êtes pas au bout de vos peines: je suis peut-être celle qui est visible, mais la colère qui gronde dans une partie de la communauté neurAtypique s’amplifie et croyez-moi, je suis de loin l’une des plus mesurée dans mes propos.

NOW PANIC

heartbeat

Quand on me rappelle à l’ordre, que ce soit par la menace voilée de remettre en question ma condition autistique (et donc ma légitimité à m’exprimer sur le sujet) ou par l’injonction explicite à respecter les codes de la bienséance, c’est une violence qui est exercée et une manière de saper le fond de mes propos pour se concentrer sur la forme. Ce n’est qu’une énième preuve de la supériorité morale dont se drapent nos « allié.es foireux » pour décrédibiliser nos revendications.

Franchement, il est cruel et ridicule de s’attendre à ce qu’une personne soit calme et polie en réponse à un acte d’oppression. Les personnes marginalisées ne disposent souvent pas du luxe de la distance émotionnelle dans une discussion sur leurs droits et leurs expériences.
Deuxièmement, le tone policing (trad: le flicage du ton employé) est la technique de distraction ultime. Quand vous le faites, vous évacuez automatiquement de la conversation les méfaits de quelqu’un pour vous concentrer sur l’autre personne et ses récations. Le tone policing est une manière de ne pas assumer la responsabilité d’avoir merdé, et elle dénigre la position de l’autre personne en la catégorisant comme étant émotionnelle et donc irrationnelle. […] Mais être dans l’émotion ne rend en aucun cas les propos de qui que ce soit moins légitimes. Il est aussi important de noter que, en faisant du tone policing, non seulement vous refusez de remettre en question votre propre comportement oppressif, mais vous culpabilisez également l’autre personne, car elle n’est pas « assez gentille » pour être écoutée ou prise au sérieux.

Traduit de l’anglais à partir de This is a post about tone policing

Je voudrais néanmoins apporter une nuance en ce qui concerne l’expression de la colère, particulièrement sur Internet: oui, la colère des personnes qui subissent des oppressions est légitime est a le droit d’être exprimée et les gardiens de la bienséance doivent être envoyés valser. On est d’accord. Seulement, je n’adhère pas à la sacralisation de la colère que l’on trouve dans certains milieux militants, et qui justifie le harcèlement envers les personnes catégorisées comme oppressives. L’article À propos de la toxicité et des abus en milieu militant sur Internet décrit ce phénomène bien mieux que je ne le pourrais et met en garde contre les dérives qui ont mené certain.es blogueur.es à partir d’Internet pour se préserver. Je suis consciente que je ne connais pas les réalités vécues par des personnes réagissant à mes articles où sur d’autres blogs et le côté déshumanisant que peut prendre la justice virtuelle a des impacts bien réels.

Donc n’allez pas prendre cet article comme un encouragement à la haine sur les réseaux sociaux envers des personnes que vous jugez oppressives. Nous ne savons rien des personnes avec qui nous interagissons sur Internet, et des erreurs ou des maladresses ne justifient pas d’aller jusqu’à l’incitation au suicide en guise de réponse (véridique).

Dans un autre article je parlerai de la mixité choisie comme outils d’émancipation, et de sa pertinence ou non dans la lutte pour la neurodiversité. Je prends pour le moment des vacances du militantisme virtuel pour prendre soin de moi, passer des vacances avec des gens que j’aime, glander, voyager, avoir des discussions passionnantes sur des terrasses à 3h du matin en fumant comme des pompiers, bitcher sur la dictature du barbecue et partir en colo avec d’horribles ados.

Paix, amour et doigts dans le cul.

Cette empathie « trop envahissante »

Empathie

Je n’ai pas vraiment la tête à écrire un article aujourd’hui. Mais j’ai la sensation que je « dois » le faire. Drôle d’explication, je sais, mais je n’ai pas envie d’aller plus loin dans la réflexion. J’ai BEAUCOUP trop socialisé ces derniers temps pour trouver l’énergie de réfléchir convenablement. Mais j’ai en tête plusieurs sujets qui tournent en boucle.

L’empathie, donc. J’ai ce sujet en tête depuis une conversation où mon interlocuteur était curieux de savoir à quoi je faisais référence quand je la décrivais comme trop envahissante. Vous trouverez sur Internet des tas de plaidoyer pour l’empathie que peuvent ressentir les autistes, le but de cet article n’est pas de s’y ajouter. Je pense plutôt décrire comment ça se passe concrètement chez moi, dans ma tête.

J’ai du mal à connaître les sentiments des autres, c’est vrai. Mais certaines personnes sont plus explicites que d’autres sur leurs sentiments et si j’ai du mal à identifier le sentiment ou l’émotion d’une personne, à partir du moment où cela est fait, je suis en mesure de le reconnaître et de m’y identifier. Et c’est là que ça se corse.

D’autant que je me souvienne, on m’a toujours traité de « glaçon » de par la manière dont je réagissais envers une personne en souffrance. Je me souviens de ce jour où, à 17 ans, j’ai éclaté en sanglots devant une amie qui me renvoyait, une fois de plus, cette image glaciale de moi-même. Elle en était toute retournée. J’ai essayé de lui expliquer à quel point les émotions des autres étaient lourdes à porter, à quel point elles me paralysaient. À quel point j’en arrivais à ne plus vouloir côtoyer des êtres humains pour ne pas me sentir envahie par leurs émotions.

C’est la souffrance qui me bouleverse, notamment. Je ne peux pas voir quelqu’un souffrir sans que sa souffrance m’emporte avec elle. C’est vraiment difficile de mettre des mots dessus, même à froid. Et c’est dur à gérer au moment où ça arrive. De l’extérieur, on pourrait croire que ça ne m’atteint pas, que je suis spectatrice impassible du pathos qui se déroule devant moi. Alors qu’en réalité je suis en panique. Ce n’est pas que je « ressens » ce que l’autre personne vit, mais la savoir en souffrance me renvoie à un tel sentiment d’impuissance, d’injustice et d’incompréhension que je ne peux plus réagir. Avec le temps, j’ai appris qu’il n’y a pas grand chose à faire, à part reconnaître verbalement que ce que vit cette personne est dur. Exit les conseils, les recommandations, les tentatives de solutions pratiques. Ou la culpabilisation (« tu en fais trop », « tu exagères », « moi à ta place… »). Exit la justification quand on est à l’origine de la souffrance, ça ne sert à rien.

On passe notre enfance à voir nos émotions invalidées: « Ce n’est pas grave », « Tu as eu plus de peur que de mal », « Tu as peur pour rien », « C’est un simple caprice ». À l’âge adulte, on continue souvent d’invalider les ressentis d’autrui, on se sent obligé.e de les remettre en question, parce que si on nous a appris que nos ressentis ne valaient pas grand chose, nous estimons encore moins ceux des autres. Et tout cela inconsciemment, bien sûr. Pourtant, il n’est pas vraiment difficile de nommer ce que traverse l’autre (« je sais que tu es frustré.e /en colère /déçu.e ») et de verbaliser notre incapacité à réagir. Mais ce n’est pas ce qu’on nous apprend à faire. Enfin, je ne pense pas. Je n’ai pas encore compris quelle était l’attitude acceptable en société envers quelqu’un qui souffre (est-ce seulement acceptable d’extérioriser sa souffrance?), mais à travers mon vécu je me heurte souvent à des personnes qui veulent absolument se justifier, s’expliquer ou donner des solutions et des encouragements foireux, alors que l’émotion est là et ne demande qu’à être reconnue.

Je suis bien consciente que cette empathie « autistique », donc envahissante, peut-être instrumentalisée pour me faire accepter des comportements toxiques et manipulateurs (pour caricaturer: le mec qui dit « oui je te frappe mais je souffre, tu sais », ah bon bah si tu souffres oké, vas-y frappe-moi tranquille, posey). Il y a un passage qui aborde ce mécanisme sur le blog de Mawy -que-j’adore-d’amour. Je choisis dans ces cas-là de me « déconnecter » de la personne, de ne plus lui permettre d’interagir avec moi, de ne plus être à la merci de mon empathie. C’est un mécanisme drastique mais très efficace.

Je suis consciente que mon expérience ne reflète pas le vécu des autistes du monde entier, après tout chaque personne (autiste ou pas) aurait son mot à dire sur sa manière de vivre l’empathie. Ce qui est indéniable, en revanche, c’est qu’il existe une norme quand à la démonstration d’empathie. Certes norme nous en pâtissons, certes, mais nous contribuons aussi à l’abattre.

Je suis autiste et je t’emmerde

ma life

Haha, je savais que j’allais t’attirer avec cet titre racoleur! Trêve de plaisanteries, je constate que je n’ai pas raconté la suite de ces événements qui m’avaient un peu (trop) chamboulée. Ce titre est donc une réponse au fameux « Tu pourrais faire un effort ». Oui, je pourrais faire un effort. Mais bizarrement, c’est toujours aux mêmes personnes de faire des efforts, donc je choisis de te dire que je t’emmerde. Tant pis, c’est la vie, tu t’en remettras.

Où en étions-nous? Ah oui, cette conversation avec cette collègue / supérieure hiérarchique (le statut n’a jamais été précisé entre nous). En bonne autiste que je suis, j’ai cogité tout le WE au sujet de ce qu’elle m’avait dit, en essayant de percevoir ses intentions. Et plus j’y pensais, plus je me mettais en colère contre elle. Je savais, sans le nommer, qu’il y avait quelque chose de malsain dans notre relation, comme une tentative de sa part pour assurer sa domination sur ma personne (pour ceux.lles non-familiarisé.es avec le jargon de la sociologie, je précise que je ne parle pas de BDSM). Et ça partait beaucoup trop loin. Dimanche soir, donc, j’étais déterminée à arrêter mon contrat. Heureusement, au sein de cette asso il existe des personnes avec qui je ne travaille pas mais avec qui je m’entends plutôt bien. J’ai pu expliquer la situation à l’une de ces personnes, qui m’a proposé de venir travailler dans son secteur. Résumons: quitter un travail bof, avec pour collègue une connasse moralisatrice, pour faire un taf plus intéressant avec des gens sympas? Oh que oui! Mais avant tout, il fallait convenir une réunion avec ma collègue pour parler de cette transition.

Cette réunion c’est trèèèèès mal passée. Mon ancienne collègue a explosé, me reprochant plein de choses qu’elle n’avait pas abordées avec moi de façon explicite. Je me suis rendu compte du problème: elle fait partie de ces gens qui cherchent le double sens à tout ce que vous lui dites. Tu m’étonnes qu’on étaient mal barrées, elle et moi. Si je lui dis « Il fait froid », elle va penser que je le lui reproche et m’en vouloir. Mais va te faire soigner, ma vieille.

Je n’ai pas non plus gardé ma langue dans ma poche. Je lui ai dit que je me passais de ses conseils comportementaux, qu’on était pas potes, et que si elle interprétait tous mes dires c’était son problème, pas le mien. Maintenant on ne peut plus se blairer, allez savoir pourquoi.

Aujourd’hui je me sens beaucoup plus à l’aise sur mon nouveau lieu de travail et oh, surprise! il paraîtrait que je ne suis pas la seule à avoir eu des problèmes avec cette personne à cause de son autoritarisme. En effet, quelques personnes m’ont raconté leurs propres mésaventures avec cette femme et il semblerait que je ne sois pas un cas isolé. J’aurais juste rendu visible un rapport de domination et comme toujours, cela a été bénéfique pour moi -l’autiste qui vous emmerde- mais aussi pour les autres.

Ralentir

ma life

Il y avait ce jeune garçon, un ado lugubre, qui traînait à prendre son billet devant le distributeur du train et qui m’exaspérait au plus au point. Je jetai un regard sur l’écran, il ne cessait d’annuler et de revenir en arrière, avec des gestes lents, il galérait visiblement à acheter un billet, je crois. En ce qui me concerne, il me restait une minute et 30 secondes pour acheter mon billet et me précipiter vers le train et espérer de le choper à temps. Je commençais à désespérer et mon langage corporel a peut-être traduit mon impatience. Je respirai profondément -dans un soupir d’exaspération et pour aérer mes voies respiratoires qui commençaient à se rétrécir d’angoisse. Je sais, c’est odieux, mais comment faire face à ce genre de situations? Comment faire comprendre à la personne devant vous qu’elle va vous faire rater votre train à cause de sa maladresse face à l’écran?

Le gamin a esquissé un regard dans ma direction est s’est immédiatement éloigné, sans prendre de billet. Je me suis bien sûr ruée sur la machine et en deux mouvements mon billet sortait et je courrai vers la voie indiquée. Je suis entrée au moment où retentissait le signal de départ. Une fois assise, j’ai commencé à cogiter. J’avais jeté un regard au jeune homme, qui s’était posté devant le panneau d’affichage l’air morose, le regard dans le vide. Sa silhouette voûtée dans sa doudoune noire me rappelait vaguement quelqu’un… Mon frère, sûrement, à l’âge de 16 ans? Je n’en sais rien.

Et là, je m’en suis voulue. Mais à mort. Je me suis sentie tellement conne, tellement en décalage avec moi-même. J’avais visiblement devant moi un jeune qui galérait à prendre son billet. J’étais tellement obnibulé par mon train que je n’ai même pas pris la peine de lui proposer mon aide, moi qui m’entend plutôt bien avec les machines. Bien sûr, il aurait pu aller au guichet, me direz, mais je suis bien placée pour comprendre à quel point certaines personnes évitent à tout prix les interactions sociales avec des étrangers. Et là, la question à 1 million: et si ce garçon était autiste? Et si j’avais laissé dans la galère l’un « des miens »? Horreur. J’essaie de me rassurer: il n’avait pas l’air pressé, mais son comportement était étrange (à mes yeux), le fait de s’acharner sur l’écran pour ensuite aller se poster l’air de rien avec les autres gens, sans prendre de billet, j’avais l’impression qu’il faisait semblant, qu’il se sentait vraiment mal à l’aise et qu’il avait paniqué en ressentant mon impatience (oui, je sais, c’est pas possible, théorie de l’esprit et gna gna gna, mais si vous pensez cela c’est bien la preuve que vous ne connaissez rien à l’autisme).

Et moi. J’étais partie sans m’assurer qu’il n’avait pas besoin d’aide. Franchement, ça m’aurait coûté quoi de l’aider? Mon train? Je rentrais chez moi, je n’étais pas pressée, j’aurais pu prendre le suivant. Je me serais assurée de ne pas laisser quelqu’un dans la détresse, si c’était le cas pour lui. Je me serais assise dans le café de la gare et j’aurai attendu le prochain train. J’aurai aussi pu ne pas prendre de billet, je ne me suis même pas fait contrôler, c’était l’heure de pointe. J’aurai pu l’acheter à bord (mais ça implique d’aller voir le contrôleur et de lui parler, et c’est une autre histoire). Bref, j’aurais pu l’aider, lui montrer un peu de considération.

Et là, évidemment, c’est la débandade des remords. Tout ce que j’aurai pu faire de bien et que je n’ai pas fait. Tout les moments où je me rends compte, avec le recul, que des personnes avaient besoin d’une attention et à qui je n’ai même pas octroyé un regard, une parole de soutien. Parce qu’à ce moment-là je ne savais pas. N’importe qui aurait pu voir leur souffrance, grosse comme le nez au milieu du visage, mais pas moi. C’est avec le recul et en réfléchissant que je m’en suis rendue compte. Parce que je ne suis jamais sûre d’avoir la bonne interprétation des sentiments des gens et que je fais de gaffes énormes. « Il n’ont qu’à être explicites », vous dites. Ce n’est pas si facile d’expliciter sa détresse, sa souffrance. Ça rend tellement vulnérable. Et ayant beaucoup de mal à identifier mes propres sentiments, je suppose que d’autres ont également cette difficulté sans forcément être autistes. C’est cette subtilité qu’on peut avoir pour identifier la souffrance d’autrui sans avoir besoin de la nommer, et de montrer son soutien, je n’ai pas l’impression de la posséder. Et si je la possède, il y a toujours un stimulant ou une angoisse qui monopolise mon attention et m’empêche de me décentrer.

Autocentré, c’est la traduction de « autiste ». Pas plus que les gens pressés qui eux voient la détresse mais choisissent de l’ignorer, certes. Mais je ne veux pas faire partie de ces gens pressés. La vitesse du monde m’impose d’être aveugle à la souffrance d’autrui, certes. Il est peut-être temps de ralentir.

Bon ok, t’es autiste mais tu pourrais faire un effort

ma life

Il y a eu des moments extrêmement chaotiques dans ma vie, à un tel point que parfois, en regardant en arrière, je me demande comment j’ai bien pu faire pour traverser tout cela sans finir en HP. Avec le recul il est évident que toutes mes difficultés étaient et continuent d’être liées au Syndrome d’Asperger et à la non-acceptation de celui-ci par mes congénères. L’avantage d’avoir un diagnostic est que premièrement on comprend que non, nos difficultés ne sont pas le lot de tout le monde, et que deuxièmement on est en capacité d’expliquer notre fonctionnement à notre entourage.

C’est à la deuxième étape où ça coince, en ce qui me concerne. Si la personne en face de vous refuse de bousculer ses préjugés sur l’autisme, il n’y a aucune chance qu’elle prenne en compte vos spécificités et qu’elle l’intègre à la perception qu’elle se fait de vous. Cela apparaît sous la forme de « arrête donc de te chercher des excuses », bien que non prononcé de cette manière (gardons à l’esprit que les neurotypiques dégoulinent de tact et de phrases consensuelles censées nous faire passer pour des brutes sans cœur) (oui bon ok, c’est une blague) (et l’humour, tu connais?).

En ce qui me concerne, ces difficultés se manifestent surtout dans le monde du travail. J’ai longtemps pensé naïvement que l’on valoriserait mes compétences et non mes habilités sociales, après tout ce sont les termes du contrat: je réalise des tâches et on me paie en échange, point. Nulle part est mentionné sur la fiche de poste « Vous devrait socialiser de manière normée et surtout passer pour quelqu’un d’ouvert et de sociable ». Franchement je n’aurais pas postulé, ce n’est absolument pas dans mes cordes.

Dans mon boulot actuel, j’ai prévenu la responsable que j’étais autiste. Légalement, je n’y suis absolument pas contrainte, mais je tenais à ce que l’on prenne en compte cette spécificité. Il s’agissait d’un poste dans une asso qui défend des valeurs avec lesquelles je suis complètement d’accord, il me semblait important d’être honnête. D’emblée cette responsable semblait être prête à prendre en compte le SA, même si je n’ai pas tardé à comprendre qu’elle était tellement surchargée et débordée (du moins, c’est ce qu’elle montre, comme presque tout le monde dans l’asso) qu’on aurait peu d’occasions d’échanger autour de notre travail en commun. Je me suis également vite rendu compte qu’elle ne connaissait rien à l’autisme et ne souhaitais pas en apprendre plus. Lors de notre dernière conversation, où l’on devait faire un point général, je m’attendais à ce qu’on parle du travail, des tâches qui me sont confiées et de quelle manière nous nous y prenons, ce qu’il faut améliorer, ce qui marche etc. A ma grande surprise, elle a commencé à me dire que certaines de mes attitudes « lui posaient question » (une façon polie de dire qu’un personne te fais régulièrement chier). En gros, je suis trop catégorique dans mes propos, je vexe les gens, certains sujets reviennent trop régulièrement dans mes conversations et je ne m’adapte pas assez aux autres. Sans blaaaague. Elle a précautionneusement effleuré le sujet de l’autisme sans dire clairement que ça me servait d’excuse pour ne pas être une fille sympa.

La conversation fut interrompue et elle me dit que nous lui donnerions suite. J’avoue que j’étais assommée par ses reproches (qui étaient apparemment partagés par certaines personnes avec qui je travaille et qui n’ont jamais abordé le sujet). Juste avant de commencer cette conversation, je me sentais plutôt bien, j’avais le sentiment que je réalisais convenablement les tâches que l’on me confiait et commençait à me sentir pousser des ailes. Pour être honnête, je dois dire qu’à chaque fois que j’éprouve ce genre de sentiment de bien-être dans un lieu, une connasse se présente pour me sortir ce genre de propos. Un peu comme si elle m’avait repérée comme étant une inadaptée et se donnait la mission de me maintenir dans cette position. « Attention, va pas croire que tu peux te sentir complètement à l’aise ici, regarde ce qu’on pense de toi ». Et bim, dans ta (ma) gueule.

Je ne suis pas une pro de l’impro, il me faut plusieurs jours pour comprendre ce qui se cache derrière les paroles des gens, surtout celles dont les intentions ne sont pas explicites. J’ai finalement opté de ne pas poursuivre cette conversation, qui à mes yeux n’a pas lieu d’être. En effet, qui est cette normopathe pour me reprocher mes attitudes propres à l’autisme? Que fait-elle de la vraie raison de ma présence ici, qui est de travailler? Comment ose-t-elle se poser en supérieure hiérarchique, celle qui a raison et qui peut donner des leçons à la sociopathe que je suis? Elle s’est pris pour une psy comportementaliste, ou bien? Sans manquer bien sûr de lui signifier son ingérence.

La question qui se pose à présent est: dois-je continuer jusqu’à la fin de mon contrat? J’ai terriblement envie de partir et en même temps j’en ai plus que marre de fuir face à la crétinerie congénitale des homo sapiens qui m’entourent. Sans compter qu’une petite partie de moi a tout de même bien envie de les faire chier jusqu’au bout.

Après le diagnostic

Diagnostic

Je n’ai pas écrit du tout depuis mon diagnostic.

J’y ai pensé, je me suis dit à maintes reprises: « tu as un blog sur l’autisme, tu es autiste, tu as plein de choses à dire sur le sujet, qu’est-ce que tu attends? ». On peut dire que j’étais à bout de souffle. J’ai l’impression d’avoir couru un marathon qui a commencé des années auparavant et d’avoir atteint l’arrivée à mon diagnostic.

J’arrive difficilement à me projeter, à savoir ce que je vais faire de ma vie. Savoir avec certitude que je suis autiste fait que je ne me laisserai plus jamais piétiner à cause de mes particularités. Mais comment faire pour ne pas m’enfermer dans ce diagnostic, me fermer des portes et à des rencontres?

Je réfléchis beaucoup, tout le temps. Je me rends compte que l’autisme et les débat qui l’entourent vont bien au-delà de ce que je pensais, qu’il s’agit d’un débat politique qui concerne toute la société, au-delà du milieu médical. Le clivage comportementalistes vs psychanalystes s’articule dans un contexte où prévalent de plus en plus les idées réactionnaires, l’obsession de la normalité, le productivisme. Les choix binaires, quoi de plus simple…

Je me prononcerai sûrement dans un avenir proche sur la question, lorsque mes opinions seront plus solides. Une chose est sûre: ni les psychiatres ni les associations aux buts douteux et aux discours fallacieux ne me récupéreront.