Bas les pattes : les limites personnelles des personnes autistes

autisme, ma life

Les neurotypiques ne comprennent pas l’explicite. On leur a appris à sur-interpréter chaque mot et la moindre intonation. Quand ils entendent « Non » ils pensent  « Mais encore ? ». Souvent, ils entendent également « Convaincs-moi ». Voilà le drame neurotypique, et on doit en parler. 

Les limites : une  vaste définition 

Il y a quelques temps, je parcourais Reddit, dans sa catégorie anglophone « relationship », fascinée – comme le reste d’Internet –  par une histoire à dormir debout : une jeune femme relatant l’étrange et perturbante relation  que son fiancé entretenait avec sa soeur à lui. Au fur et à mesure qu’elle actualisait son histoire, les faits devenaient de plus en plus scandaleux, au point que la belle-soeur vivait pratiquement chez eux et dormait dans le lit conjugal avec son frère – « elle a des problèmes de dos », lui avait dit son fiancé – tandis que notre auteure était reléguée au canapé. 

En parcourant les commentaires, je suis tombée sur le titre d’un livre, recommandé par un internaute : Where to draw the line : how to set healthy boundaries every day [Où placer le curseur  : comment établir quotidiennement de saines limites],d’Anne Katherine, une conseillère en santé mentale et conférencière américaine. Bien que n’ayant pas été expulsée de mon lit par une belle-soeur à tendance incestueuse, j’ai décidé de le lire afin d’acquérir la sagesse. Et croyez-moi, j’en ai largement eu pour mon argent. 

En lisant ce livre, j’ai découvert que je n’étais pas l’ermite hostile que l’on a souvent associé à ma personne : les limites sont personnelles et toujours valables, elles dépendent essentiellement de notre sensibilité et il n’est pas acceptable de la part d’autrui de les remettre en question. Dans sa définition de limite, Anne Katherine écrit qu’il s’agit « d’une ligne qui promeut l’intégrité […], protégeant chaque aspect chéri de notre vie – nos relations, notre temps, notre foyer, notre façon de faire, nos enfants, nos priorités, notre santé et notre argent ». Elle ajoute que ces limites sont invisibles, « maintenues à leur place par nos décisions et nos actions ». Elle la compare à une membrane qui maintient l’organisme intact, laissant passer les bonnes choses et gardant à distances celles susceptibles de nous blesser. Son livre se présente comme un manuel pratique, pourvoyant des pistes pour identifier nos propres limites. Je conseille vivement sa lecture, aussi bien aux autistes qu’aux non-autistes, si vous parvenez à lire l’anglais, car il n’y a pas encore de traduction disponible. 

La particularité autiste 

Mais voilà. Une fois que nous avons compris que nos limites sont valables, ils reste un problème de taille : les faire respecter. Anne Katherine fait état de plusieurs cas de figure où des personnes cherchent à franchir nos limites et comment les éconduire sereinement. Le problème, quand on est autiste, c’est que cet évènement est constant, tout au long de notre vie. 

Nous avons et établissons, très jeunes, des limites qui semblent incongrues et excessives aux yeux du néophyte neurotypique. Très jeune, nous apprenons que nos barrières ne sont pas assez valables pour être respectées : on se doit de regarder dans les yeux, de cesser d’utiliser nos corps comme bon nous semble – « arrête de te balancer / de remuer tes mains ! » – , de faire la bise à tata en grimaçant, d’accepter les câlins rassurants pour l’ego adulte, d’être touchés de façon anodine par nos pairs, de cesser d’être obsédés par notre intérêt spécifique, en somme, de cesser d’être bizarres. Pour les moins chanceux d’entre nous, des vidéos de nos crises vont circuler sur internet, postées et commentées par des adultes peu scrupuleux du respect du droit à l’image et à la vie privée. On a tellement intégré que nos limites personnelles ne sont pas légitimes, que nous peinons ensuite à nous les ré-approprier. 

Mais admettons qu’une fois adultes autistes, nous soyons aptes à repérer et à établir des limites saines avec notre entourage. C’est un beau travail, compte tenu de la liste énoncée ci-dessus. Mais nous passerons notre vie à lutter pour les faire respecter, car elles seront toujours trop strictes pour une société gouvernée par le syndrome neurotypique. Et notre réponse à ces intrusions est rarement plaisante pour leur sensibilité à fleur de peau. Quelques exemples personnels : 

  • Ce collègue de travail qui passe son temps à me toucher le bras, voire la nuque, qui s’approche trop près pour me parler, à qui je demande de reculer et de ne pas me toucher et qui part se plaindre à mes autres collègues, me traitant de « sauvage », faisant mine de vouloir me toucher « pour rigoler ». 
  • Cette personne à qui je refuse de prêter ma voiture – seul moyen de me rendre au travail, vu que je fais des malaises dans les transports en commun – et qui m’envoie dix messages larmoyants et culpabilisants. 
  • Cette personne qui prend mal le fait que je ne puisse la voir « que » deux heures, qui prétend que mon besoin de solitude est la preuve que je n’en n’ai rien à foutre de sa personne.
  • Cette personne qui se vexe quand je ne la regarde pas parler, car « c’est un manque de respect ». 
  • Cette personne inconnue qui m’envoie un énorme pavé par message sur Internet, exige que l’on discute de l’autisme et que je la coach gratuitement, sans me demander mon avis. 

Des exemples comme ceux-ci, j’en ai des centaines. Quand je les raconte à mes quelques amis très proches, les réactions sont logiques : « Mais tu attires les tordus ! » ou bien « Mais il n’y a que des tordus, à Nantes ?! ». Et bien non, mes chéris. C’est ainsi, la vie d’une autiste. D’autres vous relaterons des faits similaires.  Non, on n’attire pas les tordus, mais les neurotypiques finissent par se comporter comme tels, une fois confrontés à nos limites d’autistes et dans mon cas, à mon mauvais caractère. Il ne s’agit pas là de cas exceptionnels, c’est ainsi qu’on traite les autistes, certaines personnes étant plus intenses que d’autres : quand on refuse, légitimement, ce traitement, cela déclenche des drames unilatéraux dont, personnellement, je fais peu de cas. 

Alors, on en fait quoi ? 

Faut-il revoir à la baisse nos exigences, en termes d’espace personnel et de limites ? Je pense qu’il s’agirait là d’une grossière erreur. Que nous soyons ouvertement identifiés en tant qu’autistes ou pas, nous serons, le plus souvent, confrontés à la problématique d’être trop anormaux pour décider par nous même et faire valoir le respect de ces limites. Leur permettre de les franchir ne nous apportera pas la paix, mais nous épuisera et détruira la sérénité que certains d’entre nous avons durement arraché à ce monde. Même les personnes neutoypiques sensibilisées au consentement ne sont pas prêtes à affronter les saines barrières que nous leur mettrons pour vivre en paix parmi nos congénères. 

Ajoutons à cela qu’il semble être coutume, dans les sociétés neurotypiques, de se forcer à tolérer l’intolérable jusqu’à l’épuisement, aussi bien dans la sphère privée que dans la sphère professionnelle. Il semble être attendu que nous en fassions de même, mais nous savons qu’ils peuvent toujours courir. Oh, bien sûr, il n’y a pas que des neurotypiques dans ce cas : il semblerait que nous, les autistes, ayons bien intégré leurs normes et que nous dépassions fréquemment les bornes, par imitation ou par conviction. Pour résoudre d’une fois pour toutes ce problème, je vais vous l’écrire ici, très explicitement : non, une personne autiste ne vous doit ni son amitié, ni son temps, ni son argent, sous le seul prétexte que vous l’êtes aussi. Personne ne vous doit quoi que ce soit, d’ailleurs. 

Je n’ai pas de réponse définitive, de conclusion surprenante ou de révélation renversante pour terminer ce post. Je souhaite néanmoins finir sur une note un peu positive – une fois n’est pas coutume : la trentaine atteinte, j’ai le plaisir de compter dans ma  vie des personnes formidables, des amies de longue date auprès de qui le respect mutuel est la norme. Il semblerait bien qu’Anne Katherine ait raison sur ce point : les limites personnelles permettent aux belles choses d’entrer et gardent  à distance celles qui sont néfastes. 

Ta prof autiste

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N’importe quelle généralité sur le travail d’enseignement est à prendre avec des pincettes : en fonction de l’établissement, du grade ou de la matière, le métier est vécu complètement différemment. D’où les articles de presse qui ont pour titre « Les profs au bout du rouleau » ou « Ces profs heureux », en fonction de ce qu’il convient de diffuser à un moment donné.

Petit aperçu de ma situation : après l’obtention de mon Master, j’ai postulé dans mon académie par le dispositif Bénéficiaire de l’Obligation d’Emploi, destiné aux titulaires d’un Master porteurs/ses de handicap (oui je féminise, parfois, en fonction de mon humeur ou de ma flemme). Jeune oie naïve que j’étais, je croyais que cela débouchait sur un poste en tant que contractuelle. Je pensais que cela me permettrait de bénéficier rapidement d’aménagements et de me conforter ou dissuader de passer les concours, si j’étais embauchée . Me connaissant, même en ayant travaillé dur pour passer les concours, je n’aurais pas hésité à claquer la porte si le travail ne m’emballait pas. Ce n’est que la veille de l’entretien avec la commission de recrutement que j’ai découvert, grands dieux, qu’en étant embauchée, j’obtenais le statut de fonctionnaire stagiaire et pouvais être titularisée (devenir fonctionnaire) à l’issu de l’année de stage. Ah bah les amis, j’ai transpiré. Tout d’un coup, l’enjeu devenait plus grand, mamacita.

Long story short story, j’ai été embauchée, ai effectué mon année de stage et bim, ai été titularisée. À moi la gloire.

De par mon statut (BOE), je n’ai pas eu à déménager à l’autre bout du pays, me ré-adapter à un autre établissement etc. Et cela est important, dans ce qui va suivre, en effet, je suis restée dans le même établissement. Avantages : cela me donnait un poids auprès des élèves, j’étais une figure familière et surtout, je savais exactement à quoi m’attendre. Inconvénients : toutes les boulettes que j’aurais pu faire à mes débuts risquaient de me suivre. Et croyez-moi, elles furent nombreuses. Oups.

Aujourd’hui, je suis donc en poste fixe, à plein temps (avec des heures supplémentaires, si si) dans un établissement qui n’est pas considéré comme « difficile », avec une grande mixité sociale du côté des élèves. Je suis toujours autiste (surprise!), alors comment survis-je, se demande le peuple, notamment mes adelphes autistes, qui savent à quel point le quotidien peut être épuisant pour nous, alors de là à conserver un emploi… Voici donc les réponses à vos questions, posées sur Twitter :

« Est-ce que tu as déjà eu un proviseur hyper psychophobe? » demande @Patatevert : Je ne travaille pas sous l’autorité d’un proviseur, mais d’un/e principal/e, puisque je suis en collège. Et la réponse est : aucune idée. Je ne connais pas les opinions des membres de la direction sur certains sujets et ils/elles ne connaissent pas les miennes, et c’est tant mieux : on n’est pas au PMU du coin pour papoter mais pour travailler ensemble. Je n’ai eu aucune objection pour mettre en place les aménagements nécessaires et ai toujours eu de rapports cordiaux avec eux/elles.

« Comment vous faites pour gérer la fatigue mentale liée aux bruits mais aussi au fait que c’est des interactions qui demandent bcp de pour ne pas être complètement hs après? » demande @The_Lady_Door : TRÈS BONNE QUESTION MA BONE DAME. La réponse est simple : je suis hs à la fin de chaque journée. Les collégiens sont de petits êtres bruyants, en effet. Dans mon cours, j’exige le calme absolu et je ne lâche jamais sur ce point. Même s’ils/elles travaillent souvent ensemble, ils doivent le faire dans le calme ou j’arrête tout. Je les ai habitué/es à ce fonctionnement, en utilisant différents outils et même des punitions, je leur dis clairement que, personnellement, je ne peux pas travailler dans le bruit. C’est le cas pour eux aussi et ils tirent de grands bénéfices de mon intransigeance face au bruit. En dehors de mon cours : je rentre chez moi. Non, je ne reste pas au collège travailler, je ne mange pas au self (mon enfer personnel niveau bruit), et je reviens l’après-midi si j’ai cours.

Le cas des interactions est différent : on a un objectif, je l’explicite au début du cours, et toutes les interactions sont en lien avec celui-ci. Les élèves interagissent avec moi pour me demander de l’aide ou apporter des précisions, pendant un temps que J’AI établi, je suis aux commandes de ce qu’il se passe au sein du cours, comme une chef d’orchestre. Cela ne ressemble en rien à des interactions que l’on doit improviser avec des adultes. De plus, je trouve les enfants et les ados plus « transparents », plus explicites dans leurs propos. Donc c’est la partie qui me fatigue le moins, honnêtement.

« Un des reproches de mon inspecteur était de ne pas gérer la classe comme un ensemble. C’est vrai, je la perçois plus comme une somme d’élèves. Est-ce que tu vois une classe comme ça aussi, et comment tu gères? », demande @blendrooter : J’ai eu exactement les mêmes remarques de la part de ma tutrice, l’année dernière. C’est tout simplement parce que oui, une classe est une somme d’élèves! J’ai dû me forcer à acquérir une vue d’ensemble de ma classe et cela passe par des gestes professionnels : savoir circuler dans la classe, tel un ninja, cela s’apprend! J’ai appris à prendre les cahiers dans les mains, tout en restant droite (mon dos me dit merci) tout en jetant des coups d’oeil à la classe, plutôt que de me pencher sur la table d’un élève ; à agrandir mon champ de vision en ne fixant pas un point mais en embrassant toute la classe du regard (c’est très dur, quand on est autiste!). Aujourd’hui, même quand je m’assieds à un îlot (= table disposées face à face pour former un groupe de 4 élèves) je ne perds pas de vue le reste de la classe.

Cependant, ce soucis du détail comporte un gros avantage, dans une salle de classe : même si on parvient à avoir cette vue d’ensemble, on perçoit toujours le moindre bruit inhabituel, le moindre mouvement susceptible de gêner le travail et on peut réagir vite.

« Ça sera sûrement mal phrasé mais… Ça donne quoi, les relations avec les élèves? Est-ce qu’ils sont au courant? », demande @e_b0t : J’ai l’impression que ma relation avec les élèves est paisible et ce depuis mes débuts. J’ai déjà travaillé aussi bien avec des enfants qu’avec des adolescents, dans un autre cadre, je suis habituée à leur présence. Là, certes, je représente aussi l’institution à leurs yeux, et tous/tes n’ont pas un rapport de confiance avec celle-ci. Je ne revêts pas de masque face à eux/elles, je suis moi-même, je fais seulement plus attention à ce que je dis. Je suis toujours sincèrement heureuse de les retrouver, je ne taris par d’éloges quand ils/elles réussissent des choses difficiles, mais suis aussi sèche avec ceux/celles qui me cassent les pieds. Cependant, même si nous avons eu une interaction tendue au cours précédent, je fais table rase et les accueille avec le sourire au cours suivant, une fois le conflit traité. Le fait d’être autiste y est pour beaucoup : j’entends souvent les collègues parler « d’attitude insolente », mais moi, je ne les vois pas, ces attitudes. J’imagine que mes élèves doivent parfois faire des tentatives de provocation, mais ça glisse, elles sont souverainement ignorées, donc ils/elles doivent probablement se raviser… Mais globalement, j’ai la réputation d’être une « prof gentille » (dixit les 6èmes), alors que je gronde, les fais sortir de la classe et rentrer dans le calme s’ils/elles sont entrés bruyamment et mets des punitions, alors allez savoir…

Et non, bien sûr que mes élèves ne savent pas que je suis autiste, car cela ne les regarde pas. Ils/elles ont bien trop de choses palpitantes à gérer dans leur vie pour s’intéresser à celle de leur prof de langue, je préfère centrer leur attention sur la matière plutôt que sur ma personne. Bon, ils/elles doivent bien se douter d’un truc quand je monte sur une chaise pour écrire la date tout en haut du tableau, apparemment cela est rare (TOUT CET ESPACE GÂCHÉ).

@SJ_Mage veut connaître :

  • Quelles spécificités de l’autisme je communique, pour quels aménagements :

Je ne dis pas grand chose, ma foi. Je parle de la fatigabilité, je la rappelle en conseil de classe pour les élèves ayant un handicap : on fait une double journée. J’ai demandé à avoir ma salle, un repère stable qui m’a grandement facilité la vie. Je ne peux pas enchaîner plusieurs heures de cours toute une journée, même si cela me permettrait d’avoir une journée complète sans cours. Tant pis, il vaut mieux travailler tous les jours, plutôt que de passer la journée sans cours et le we en shutdown.

  • La gestion de la sociabilité avec les collègues et des jeux de pouvoir :

Ces deux choses sont, pour moi, une langue étrangère mystérieuse. J’aime bien mes collègues, on s’échange certaines pratiques et ils/elles peuvent compter sur mon soutien en cas de problèmes, car cela est dans l’intérêt des élèves : il faut une équipe soudée et cohérente pour les rassurer et leur donner un cadre, à mon sens. J’ai l’impression que c’est l’état d’esprit qui règne dans mon établissement. Mais je ne socialise pas avec eux en dehors du travail, car je n’ai tout simplement pas l’énergie. Je ne suis pas une grande assidue de la salle des profs à cause du bruit : elle est bien trop petite pour le nombre de profs que nous sommes (c’est un problème récurrent). Je travaille chez moi, là où je suis le plus efficace, mais il m’arrive de traîner dans la salle des profs et de discuter avec des collègues, quand il n’y a pas grand monde. Révélations : les profs avons beaucoup d’humour et on y rigole souvent. Quant aux jeux de pouvoir, je ne sais pas trop quoi dire. Je ne les perçois pas, je crois.

  • Comment gérer les meltdown et leurs conséquences :

Cela ne m’est encore jamais arrivé sur mon lieu de travail, mais si cela devait arriver, je partirais en disant que je suis « souffrante » (mon âme de dramaqueen adore ce terme), comme n’importe quel prof malade. Il m’est déjà arrivé de devoir être arrêtée par mon médecin suite à un shutdown (j’ai plus tendance à en faire que les meltdown). Encore une fois, je gère cela comme n’importe quelle maladie, quand cela arrive. La différence avec mes boulots précédents, c’est que je ne suis pas stressée par la menace du licenciement, même si, comme tous les profs, je me sens très coupable et me demande comment mes élèves-chéris vont-ils survivre sans leur dose de swag (aka le cours d’espagnol).

Pour conclure : le canari dans la mine

Je ne suis pas si différente du reste de mes collègues, finalement : je suis toujours fatiguée et en train de réfléchir à de nouvelles façons de travailler avec mes élèves. Le gros avantage de ce métier, lorsqu’on est autiste, est qu’en réalité, le gros du travail s’effectue… chez soi. On prépare et on corrige entre les murs rassurants de son sanctuaire, sans devoir se coltiner le bruit d’un bureau. C’est, à mes yeux, la partie la plus importante du travail, celle qui va permettre aux cours de se dérouler de manière fluide, et oui, elle est réalisée en télé-travail (LE GRAAL pour les autistes). De plus, j’ai eu un très bon accompagnement lors de mon entrée dans le métier : une tutrice qui en plus d’être compétente et à l’écoute est une mine de ressources, une formation (certes inégale de par sa qualité, mais qui avec le recul s’est avérée absolument nécéssaire pour certains aspects de la profession, comme la réflexion autour de la didactique) et des chefs encourageant/es.

En revanche, là où mon cas diffère, c’est que j’ai eu accès à des conditions de travail acceptables dès le début de ma carrière et qu’en tant que prof d’option, j’ai des effectifs de classe plutôt raisonnables. Si vous me demandez, cela devrait être le cas de TOUS les profs. Beaucoup de collègues sont épuisé/es et songent à quitter le métier car ils/elles travaillent dans des conditions qui donnent froid dans le dos, tout en devant gérer la culpabilité de ne pas faire correctement leur travail, alors qu’on les en empêche, il n’y a pas d’autres mots. Allez lire les articles sur le lycée de Stains, par exemple, et vous verrez de quoi je parle.

N’ayant pas de handicap, ces collègues peinent à survivre, là où moi je ne durerais pas une heure. Les autistes sommes les canaris dans la mine : si un poste de travail, dans ses conditions dites « ordinaires » nous est inaccessible et impossible à réaliser, c’est qu’il engendre de la souffrance professionnelle chez les non-autistes. Je le dis sans détour : je ne pourrais jamais conserver mon emploi dans les conditions décrites par certains/nes collègues. Si des conditions de scolarité sont inaccessibles pour de nombreux/ses élèves autistes, c’est qu’elle est difficile pour ceux/celles qui ne le sont pas. Eux douillent, nous on crève.

Finalement, je m’épanouis en tant qu’enseignante car cela rejoint deux de mes intérêts spécifiques : la mécanique de la transmission intellectuelle et l’hispanisme. Je ne me lasserai jamais de trouver de nouvelles manières de faire cours, d’analyser mes propres méthodes ni de voir mes élèves grandir intellectuellement, devenir autonomes et s’assumer, progressivement, dans leurs différences respectives. Coeurs sur elles, sur eux.

autisme féminisme asperger et crimes

Qui l’eût cru? Pas moi

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Voilà un peu plus d’un an que le livre La Fille Sympa a été lâché dans la Nature. Je ne vais pas vous mentir, je ne pensais pas que quiconque pourrait s’identifier à un récit de vie aussi bordélique. Qui donc pourrait s’y retrouver, dans l’expérience la moins universelle du monde? Quand on est autiste, surtout quand on est en cours de diagnostic, on a soif de récits qui nous ressemblent, on a besoin de se sentir moins seul/es, de se sentir, enfin, appartenir quelque part. Quoi de moins familier que le récit d’une autiste n’ayant pas grandi en France, élevée dans un savant mélange de traditions gitanes andalouses et de préceptes sectaires importés des États-Unis (coucou les Témoins de Jéhovah)? J’étais également sceptique quant à l’accueil du ton du livre : il n’a jamais été du goût de la maison de faire dans le misérabilisme, l’inspiration porn ou autres retords narratifs qui font pleurer sous les chaumières et confortent le chaland de sa chance de ne pas être né autiste. Et ça, ça ne fait pas vendre, me disais-je.

Et bien je me trompais. Non seulement il s’est vendu, mais en plus, de nombreuses personnes se sont fortement identifiées au récit. J’ai reçu des dizaines de messages, sur Facebook et sur Twitter, me disant à quel point les expériences leur parlaient, non de par leur contenu mais de par la manière dont elles étaient décrites et vécues, dans mes souvenirs. Quelle ne fut pas ma surprise en apprenant que ce livre, dans lequel j’avais placé si peu d’espoirs, avait atteint de nombreuses personnes qui avaient à présent réussi à obtenir un diagnostic médical d’autisme et des droits pour leur survie, qui envisageaient l’avenir autrement. Des personnes secouées mais qui en avaient fini avec la mascarade de la normalité.

Mais il n’y a pas eu que des autistes qui s’y sont retrouvés. Paradoxalement, cette vie si bordélique a eu un retentissement chez d’autres personnes, particulièrement celles ayant survécu à des abus parentaux. Contrairement à toute attente, ce livre fait pleurer sous les chaumières, mais aussi beaucoup rire.

Le fait que vous appréciez également le style d’écriture, que vous ayez du mal à lâcher le bouquin avant de l’avoir fini, est le plus beau compliment que vous ayez pu dire au sujet de celui-ci. Peu de gens le savent, mais à part ce blog, je n’écrivais qu’en espagnol. J’ai commencé à écrire à dix ans, pour moi, pour analyser le monde et essayer de donner du sens au théâtre qui se déroulait sous mes petits yeux fuyants d’autiste, je l’ai fait dans cette langue. Toute mon éducation littéraire s’est faite en espagnol, écrire en français m’était impensable. C’est peut-être, finalement, ce qui donne du peps à ce livre : quand on grandit dans la langue espagnole, on n’apprend à ne pas passer par quatre chemins pour dire les choses, mais surtout à le faire con arte, à ne jamais se complaire dans la plainte : nos histoires tragiques deviennent de grandes épopées ironiques sans morale particulière à retenir.

À vous tous et surtout vous TOUTES qui avez lu ce livre, qui l’avez aimé, qui vous êtes senti/es moins seul/es en le lisant : La Fille Pas Sympa vous dit merci et vous envoie de l’amour sur vos coeurs, avec modération, bien sûr.

Compenser ou ne pas compenser?

ma life

[Description de l’image : un groupe de nonnes jouant de la guitare et des percussions, entonnant avec un grand sourire un « Happy Birthday sinner » sur un fond orangé évoquant candidement les flammes de l’enfer]

CW : mention de suicide

Aujourd’hui j’ai trente ans. Contrairement à nombreux de mes congénères autistes, j’ai survécu à l’entrée dans l’âge adulte sans tenter de mettre fin à mes jours, ce que l’on ne peut pas dire pour un grand nombre d’entre nous. Je sais néanmoins que les nombreuses épreuves que la société validiste (tiens, un nouveau mot pour ta gouverne, Sophie Cluzel ) réserve aux gens comme nous ont considérablement écourté mon espérance de vie et ne me fais pas d’illusion sur le fait de contredire les statistiques . J’ai tout de même l’intention de la vivre pleinement, cette courte vie, mais c’est sans compter sur les nombreux réflexes que nous acquérons pour masquer notre autisme et survivre, tant bien que mal, réflexes qui viennent user à chaque fois notre organisme.

Ceux et celles qui ont lu mon livre le savent : il faut se méfier des adultes. À trente ans, c’est fou comme cette intuition reste toujours très actuelle dans mon esprit. L’infantilisation constante que l’on subit quand on est autiste (et queer, mais c’est un autre débat), malgré toutes les preuves d’autonomie que l’on pourvoit, a probablement quelque chose à voir.  À neuf ans, j’ai tiré le constat suivant : les adultes mentent, ne tiennent pas leur promesses et sont dénués d’empathie pour d’autres êtres que ceux leur ressemblant. À trente ans et malgré les efforts fournis, je n’ai pas réussi à passer maître en ces trois domaines, qui me seraient pourtant si utiles. Oh, bien sûr, je m’essaie parfois au chantage affectif pour obtenir ce que je veux, sans grand succès (on me voit venir de tellement loin, c’est désespérant). Mais ce que j’ai appris, sans aucun doute, c’est à maîtriser la compensation comme jamais, pour ne pas être repérée.

Parlons-en, de la compensation : on la déteste, mais nous ne pouvons nous en défaire si facilement. Les autistes en capacité de masquer sommes pris dans une double injonction contradictoire : masquer équivaut à s’user, à abîmer sa santé et à écourter son espérance de vie de par l’incroyable énergie qu’exige ce mécanisme; ne pas masquer, c’est un suicide social, l’exclusion et la discrimination sans appel voire, surtout pour les personnes autistes racisées, courir le risque d’être brutalisé et/ou assassiné par la police.   Donc nous compensons, quitte à mourrir dix-sept ans plus tôt que le reste de la population, quitte à vivre dans un état de tension permanent. J’ai déjà lu sur Twitter que « masquer ou ne pas masquer est un choix personnel », laissez-moi rire jaune de mes dents nicotinées : dans de telles conditions, depuis quand avons-nous le luxe de choisir quoi que ce soit en la matière?

Je peux vous dire ce qu’il se passe, à la minute où je cesse de masquer, souvent par épuisement : c’est un grand choc pour l’entourage. Mais c’est quoi, exactement, masquer? Difficile à définir. Les mécanismes sont tellement présents dans la vie quotidienne que j’en viens à confondre le masque avec mon moi. Mais si je devais balancer quelques éléments, comme cela, en brut, je listerais les choses suivantes : se forcer à être expressive, à établir un contact visuel, à sourire, moduler sa voix de façon exagérée pour éviter le ton monocorde qui leur fait si peur, à nos sensibles NT, s’habituer à écouter des âneries en souriant poliment, se souvenir de hocher la tête et d’émettre des onomatopées telles que « ah » ou « hum » lors d’une conversation, faire semblant de comprendre une interaction alors qu’on ne va même pas faire l’effort de comprendre parce qu’entre nous, on s’en fout comme des couilles du Pape, mais bon.

Les NT se livrent à des manoeuvres somme toutes très exotiques, se déroulant sous nos yeux fuyants ébahis, tel un rituel primitif d’un peuple mystérieux. C’est toujours perturbant à observer, leur baratin et leurs danses sociales dont nous sommes les croche-pattes malgré nous. J’aimerais que les chercheurs se penchent sur leur cas : est-ce inné ou acquis? Y at-t-il un gène de la neurotypie? Comment font-ils pour rester en vie tout en se souciant AUTANT de ce que pensent les autres d’eux? Et d’abord, comment sont-ils assez autocentrés pour réellement croire que leurs congénères pensent à eux? Ne savent-ils pas que les autres NT sont, eux aussi, occupés à penser à ce que les autres peuvent penser de leur petite personne?¹ L’obsession du contact oculaire puiserait-elle ses origines dans cette inquiétude? Pouvons-nous parler d’une forme d’absence de conscience de soi-même, qui les pousserait à chercher l’approbation d’autrui par tous les moyens possibles? J’ai tant de questions, mais les chercheurs semblent trop occupés à trouver le moyen de faire avorter un foetus porteur de notre fameux gène de l’autisme, je sais pas, c’est dommage, quand même.

En tant qu’adulte autiste, quand je « décide » de ne pas masquer avec d’autres adultes, c’est parce que je n’ai plus l’énergie de leur faire croire que j’en ai quelque chose à carrer de leurs petites émotions. C’est parce que, comme le chante Aya Nakamura (notre reine), « j’ai pas l’temps d’avoir le temps » et qu’il est temps pour eux de cesser de demander à leur prochain d’être responsable de leurs émotions sous peine d’être accablé de reproches ou harcelé. C’est parce que malgré le fait que je répète à mes élèves qu’ils n’ont pas à surcompenser jusqu’à risquer de mettre leur santé en danger pour contrer les stéréotypes sexistes, racistes et validistes qui pèsent sur eux, je passe mon temps à faire le contraire et que tout le monde finit par atteindre sa limite, ma bonne dame. Je désapprends à compenser, j’essaie de trouver un équilibre, je ne sais pas si c’est une bonne idée, je sais juste que je n’en peux plus et que de toutes façons, je n’ai jamais été très douée à ce jeu sadique qu’est la surcompensation angoissée du handicap, ce n’est pas faute d’y avoir mis de la bonne volonté (cf le titre de ce blog, dans le doute). Le plus beau cadeau que l’on peut se faire à soi-même, en tant qu’autiste, c’est de s’autoriser à être autiste, justement, quand notre existence entière ne dépend pas de notre capacité à compenser. À l’aune de ma troisième décennie sur cette Terre, c’est un luxe dans lequel je compte bien me vautrer telle une truie bienheureuse dans sa mare.

¹ Il n’est pas question ici d’anxiété sociale, qui affecte les autistes, mais du jeu des apparences dans des environnements normopathes. Les pistes sur les raisons qui poussent les autistes à se soucier du regard des autres peuvent se trouver dans la crainte d’être à nouveau la cible de harcèlement ou victime d’agression, d’exclusion. Dans le cas de l’anxiété sociale, c’est un trouble à part entière très fréquent chez les autistes.

Le bonheur des autistes

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Le bonheur des autistes n’intéresse pas les neurotypiques. Surtout pas ceux qui nous voient comme un truc défaillant qu’il faudrait réparer. De quel droit serions-nous heureux, alors qu’eux restent empêtrés dans leurs esprits étriqués, convaincus d’être la norme, ce qu’il « faut » être?

Je n’ai jamais eu autant d’ « amis » que quand j’étais malheureuse. Ça les rassure, de nous avoir sous le coude, comme faire-valoir. À partir du moment où nous accédons au bonheur notre existence perd tout intérêt, à leurs yeux. S’ils ne peuvent plus se rassurer sur leurs vies en nous voyant misérables, à quoi bon? Qui va donc leur fournir leur dose de pathos, désormais? Non, c’est vraiment trop injuste.

J’ai l’intuition que personne n’est mieux câblé pour le bonheur que les autistes. « Le bonheur est souvent subtil et partiel », écrit Roxane Gay dans Bad Feminist, j’ai l’impression que cette subtilité et cette partialité suffisent souvent à remplir tout mon être. Comment expliquer aux non-autistes cette sensation de plaisir immense à se plonger dans son intérêt spécifique? Malgré les moqueries, les tentatives de dissuasions, les réprimandes, nos intérêts et nos passions sont à protéger à tout prix : ils sont la clé de notre épanouissement et de la construction de la confiance en soi. Comment expliquer aux non-autistes le bonheur de se retrouver seul? La fierté de mener une vie autonome, enfin, sans trop d’accrocs? Certes, l’apprentissage de la vie adulte n’est pas une sinécure, globalement parlant. Mais du côté des autistes, elle équivaut à gravir l’Everest avec une jambe et un bras en moins. J’ai mis plus de dix ans à être pleinement autonome, à savoir : avoir du linge propre régulièrement, un appart propre et rangé, une alimentation diverse et saine, une bonne hygiène corporelle, des rendez-vous médicaux si besoin, des papiers à jour, une mutuelle, et les centaines de trucs qu’impliquent l’autonomie.  Et constater qu’il s’agit maintenant d’un mode de vie qui roule, fait de routines fluides et qui MIRACLE permet aussi de faire autre chose à côté (travailler, écrire) est une source de bonheur chaque jour. Des années de luttes personnelles, d’échecs et de grandes catastrophes ont fini par payer. Oui, le bonheur est subtil, en apparence.

Il y a pire, pour certains et d’après mon expérience, que de nous voir heureux et sereins : c’est de nous voir accéder à une position sociale stable, aussi modeste soit-elle. De réussir là où d’autres auraient bien aimé réussir, ou tout simplement de nous voir nous épanouir dans des domaines qu’ils jugeaient trop banals pour s’y intéresser avant nous. C’est insupportable : on n’est pas censés être là, on est censés douiller, être un peu plus bêtes qu’eux, rester le point de comparaison qui leur permettrait d’affirmer : « Moi, ça va ».

Cependant, on est là, intelligents, déterminés et têtus comme pas possible, bien résolus à ne pas rester à notre place. Trouvant le bonheur dans chaque parcelle où il se trouve, guérissant de nos dépressions, de nos PTSD, abandonnant toute velléité de « normalité » pour ré-inventer nos vies. Il n’y a pas de place pour les illusions : on restera toujours les proies privilégiées de personnes malintentionnées et on devra toujours se battre autant pour que nos droits soient respectés, la vie en tant qu’autiste n’est parfois pas de tout repos. Mais cela peut être également une vie douce, remplie de bonheur, une existence paisible, en somme.

C’est quoi votre délire avec les câlins?

Parents

Au long de ma courte vie de célébrité du dimanche, et à presque trente ans, j’ai souvent eu l’occasion d’entendre cette phrase : « Tu as une telle confiance en toi, tu ne te laisses pas faire, j’aimerais être / que mon enfant soit comme toi ». Soyons clairs, ceci n’est qu’à moitié vrai et je pense que quiconque m’aurait rencontrée dix ans plus tôt n’aurait absolument pas prononcé cette phrase. Cependant, cette « confiance en soi » reste une impression permanente (même si elle n’est pas toujours au rendez-vous et qu’elle n’est qu’une impression, justement), tout au long de ma vie, C’est en me penchant davantage sur les pratiques ABA et notamment sur des extraits de la BD Les petites victoires, que j’ai pu mettre le doigt sur les origines de cette assurance qui m’habitait.

Ceux et celles qui ont lu mon livre savent que, comme beaucoup d’enfants, j’ai subi des violences de la part d’adultes et de mes pairs, et que j’ai grandi dans un contexte, disons, particulier. Mais il y a une violence que je n’ai jamais subie, et qui est infligée aux enfants autistes. Cette violence est illustrée dans un extrait de la BD d’Yvon Roy, en voici un exemple :

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Allez vomir, je vous attends ici. Oui, oui, sérieusement, je vous attends.

C’est fait? Reprenons.

Pas besoin d’être autiste pour voir tout ce qui déconne dans ce strip. Mais il faut être autiste pour ressentir cette image, ressentir la douleur physique qu’éprouve  le petit garçon, douleur qui finit par l’épuiser et le faire entrer dans cet état second qui nous soustrait du monde, peut-être même en allant jusqu’à la dissociation pour échapper à cette douleur. Ce qu’il en retiendra est que sa douleur est insignifiante face aux désirs d’autrui, qu’il n’est pas assez important pour que l’on respecte ses limites physiques. Bravo papa Roy.

Cela a un impact sur le développement de notre personnalité, en tant que personnes autistes. Et à titre personnel, j’ai pu mettre le doigt sur cette confiance en moi qui m’habitait : les traitements douloureux qu’on m’infligeait étaient explicitement violents, à titre punitif, mais jamais on ne m’a mise dans cette situation horrible de vouloir me faire un câlin de force. JAMAIS. Pourtant, j’ai grandi dans une culture où l’on est tactiles, où les gens s’enlacent pour un oui et pour un non, où les copines marchent dans la rue bras-dessus bras-dessous. Est-ce que mes parents étaient frustrés par mon refus de contact physique? Absolument. Est-ce que mes proches et mes parents ont exprimé cette frustration? Tout à fait. Et on a le droit d’exprimer sa frustration, à partir du moment où elle ne s’inscrit pas dans le chantage affectif.

Les parents d’autistes ont tout à fait le droit de dire « c’est frustrant que mon enfant n’accepte pas les câlins ». La limite de la décence est dépassée lorsque l’on oblige ou dresse un enfant autiste à les accepter, pour notre confort affectif. Pourtant, quand un chat fêle et nous fait comprendre qu’il ne veut pas être papouillé, on lui fout la paix.

Dresser un enfant autiste pour qu’il accepte les câlins ne le rendra pas plus fort et plus autonome dans la vie. Au contraire, cela lui ajoutera des difficultés, le rendra plus vulnérable, et surtout, c’est une torture. Car oui, le contact physique peut être DOULOUREUX pour nous. De plus, certains ressentons la sensation du toucher même quand celui-ci n’est plus là. Votre délire des câlins doit cesser, mais genre tout de suite. Il y a dix-mille façon d’exprimer de l’amour et de l’affection sans passer par le contact physique, il s’agirait de se sortir les doigts et de s’y mettre.

Mes parents ont vraiment merdé sur plein de points, mais celui-ci n’en n’est pas un. La seule personne qui a voulu me forcer à faire un câlin était une adulte française, elle aussi. Mais la distance qu’on m’avait permis d’avoir en la matière m’a aidée à la repousser, à m’affirmer et à établir mes limites, en somme, c’est cette partie de moi qui s’est épanouie. J’ai appris que les gens aimaient bien les câlins, que ça les rassurait, mais que je n’avais pas à en faire si je ne voulais pas. Ils s’en plaignaient, ô que oui, en Andalousie on aime se papouiller même quand on vient de se rencontrer pour la première fois. Mais le fait qu’on respecte cette limite m’a fait comprendre qu’on me prenait au sérieux, et cela est fondamental dans la construction de la confiance en soi. J’ai dix-mille traumas à gérer, mais celui-ci n’en n’est pas un et ma confiance en moi m’aide à avancer et à les surpasser.

Il est dur d’imaginer à quoi ressemblera notre enfant une fois adulte. Pardonnez-moi l’expression, mais on traite les autistes comme des merdes et les familles comme des tiroirs-caisses. Je vous vois, les auteurs de torchons comme cette BD ou l’autre tarée de To Siri with love, les thérapeutes ABA et autres charlatans. Vous voulez suivre leurs « conseils » et vous en inspirer? Bon courage. Si ce que vous souhaitez est que votre enfant réponde à vos attentes et se soumette à vos besoins affectifs, ouais, pourquoi pas, il va vous faire manger votre merde à l’âge adulte, mais au moins vous pourrez dire « il accepte les câlins, han trop de bonheur ». Profitez bien de cette illusion car elle sera de courte durée et surtout, n’oubliez pas que vous préparez votre enfant à être la proie idéale de toutes sortes de pervers.

Vous voulez que votre enfant devienne un adulte confiant en lui, qui n’a pas peur des difficultés, qui est capable de vivre de façon autonome et d’être heureux? Alors pour ça, il n’y a pas de formule magique. Ce sera comme avec tous les autres enfants, la loterie, en somme. Personne ne peut vous garantir que ce sera le cas. Une fois adulte, votre enfant ne ressemblera absolument pas à ce que vous voyez aujourd’hui, WOAH RÉVÉLATION DE LA FILLE PAS SYMPA. Ce qui est sûr, c’est qu’en tant qu’autiste on se heurte au validisme, à une société complètement fuckée et que votre enfant va avoir besoin de toute votre acceptation et du respect de ses limites pour affronter ce monde. Pas besoin de lui rendre la vie difficile à la maison pour « le préparer à la réalité », la réalité on la vit, t’inquiète, on a, au contraire, désespérément besoin d’une soupape, de souffler, entourés de gens qui nous aiment et nous valorisent.

Écoutez les autistes, écoutez votre enfant quand il est en mesure de s’exprimer, RESPECTEZ ses limites, apprenez à vous rassurer autrement qu’en l’exploitant affectivement. Faites du yoga ou buvez des tisanes, j’en sais rien, ce n’est pas notre problème. Mais surtout, arrêtez avec votre délire de « faire des câlins », sérieusement, on s’en branle, c’est pas notre truc et ça ne le sera jamais, mais vous allez vous en remettre. Et votre enfant vous aimera pour cela, à sa manière, intense et distante à la fois.

 

 

Oh non, pas encore elle

Genre et autisme

Vous savez, il m’arrive de réfléchir à des trucs. Parfois. Et quand cela m’arrive, je l’écris et décide de le partager, ou pas. Et depuis un moment, mon cerveau carbure.

Avant je ne prêtais pas trop attention aux commentaires culpabilisants, le chouin-chouin des gens qui pigent pas. Ceux à qui il faudrait tout expliquer, et qui même après une conférence, deux schémas et trois notes de synthèse, continuent d’attendre, au fond, que les autistes se comportent comme les clichés auxquels ils sont si attachés. Soit. Ce n’est pas mon affaire.

Depuis quelques mois, je reçois des messages de lecteurs et – surtout – de lectrices. Des gens qui se sentent moins seul.es en me lisant, qu’il s’agisse d’anciens articles ici ou de mon livre et à qui, encore mieux, ce qui met mon petit coeur en joie, tout cela donne envie d’écrire/ parler à leur tour. C’est donc naturellement que je partage ma joie et mes encouragements. Et là, un phénomène se produit : « La fille pas sympa mais un peu quand même ». Et c’est amusant. Je vous explique.

Avant que je ne revendique ce titre de « fille pas sympa », on attendait de moi, en tant que femelle de l’espèce humaine, que je sois plaisante sans condition. Que je me rende agréable, que je mette à l’aise mon entourage. Chaque manquement à cette règle tacite me valait des réprimandes, un rappel à l’ordre pour un contrat que je n’avais pas signé : celui du travail émotionnel alloué aux femmes. On ne me félicitait pas lorsque j’étais « sympa », on le prenait pour acquis, c’était l’ordre naturel des choses, ma bonne dame.

À présent que je me suis attribué ce titre, assumant pleinement les fonctions de la meuf qui n’est pas là pour ton bon plaisir, c’est un phénomène inverse – et assez  intéressant pour qu’il soit commenté – qui se produit : on remarque chaque marque d’attention, on s’en surprend, on la commente. On n’attend plus que je joue la nana qui te met à l’aise et qui prend en compte tes petites émotions, on ne me réprimande plus comme une enfant, et on s’émeut quand je daigne être à l’écoute. Car oui, en ce qui concerne le travail émotionnel, il s’agit là d’un dur labeur, qui draine, qui use, qui demande deux fois plus d’efforts aux femmes autistes car nous devons comprendre, clarifier, décrypter avant de l’exercer, pour finir sur les rotules, sans un merci mon chien, au dépit de notre épanouissement personnel.

C’est aussi ça, se ré-approprier un stigmate, une insulte ou un adjectif qui cherche à faire culpabiliser : c’est réussir à renverser une échelle de valeurs, faire cesser les attentes injustes et reprendre le pouvoir sur sa vie.

 

 

autisme féminisme asperger et crimes

9 mois plus tard

Non classé

Il y a neuf mois, je publiais Un dernier crachat pour la route , mettant fin à mon activité sur ce blog. Les discussions dans les commentaires se sont poursuivies entre les lecteurs.trices, sans que je m’en soucie. Neuf mois en arrière, je prenais mes distances avec la sphère militante sur Internet et IRL, je voulais construire autre chose, me pencher sur des projets personnels et professionnels me tenant à coeur. Je n’avais plus de contenu à proposer pour ce blog, et ce texte n’a pas vocation à annoncer mon grand come back, car je considère que j’ai fait le tour du blogging, en ce qui me concerne.

Lorsque l’on milite pour sa condition, on passe beaucoup de temps à se défendre des attaques et du mépris qu’on subit : non seulement on est victimes de discriminations, mais en plus, si on l’ouvre, on a affaire aux susceptibilités de ceux et celles qui ne nous reconnaissent pas le droit de penser et de parler par nous-mêmes. D’aucuns croiront que les critiques acerbes ont contribué à me faire arrêter ce blog, et c’est mal me connaître. Je suis allée bien plus loin qu’un blog anonyme sur Internet : j’ai écrit un livre. Ou plus exactement, je suis en train d’écrire un livre. Et ce blog a largement contribué à la signature d’un contrat avec une maison d’édition. Si ce blog était un moyen de ne pas crier dans le vide, de laisser une trace malgré la confiscation de la parole, il m’a apporté bien plus que je n’aurais osé imaginer. Même si le livre s’avère être un flop, il sera là, ce sera une trace construite et solide, et pas un coup de gueule sur une énième injustice ou une énième connerie écrite à notre sujet, les autistes.

Il y a neuf mois, j’avais envie de « parler autrement », et ce livre n’est qu’un début. Le monde regorge de stéréotypes sur l’autisme, de mépris, de condescendance. Aux yeux de beaucoup de personnes, nous ne seront jamais assez humains ou assez lucides pour parler depuis notre propre expérience. Peu importe : ne leur donnons pas l’occasion de nous épuiser, de leur accordons pas un énième débat, car il ne s’agit, pour ces personnes, que de branlette intellectuelle, pendant que nos vies pâtissent des discours pathologisants sur notre condition. Nous les autistes, méritons mieux. Je propose qu’à l’aube de 2017, nous répondons en coeur aux attaques et au mépris par la phrase suivante : NOUS N’AVONS PAS VOTRE TEMPS. Fin de la conversation. J’invite toutes les personnes autistes me lisant à oser croire en leur potentiel, à l’utiliser, à ne pas se justifier une énième fois, à renvoyer les parents neurotypiques et les psys d’un « va être pas d’accord dans un coin », et à utiliser notre précieuse énergie pour nous, pour faire ce qui nous tient à coeur. Nous sommes trop occupé.es pour nous coltiner des boulets qui, en 2017, prétendent encore nous apprendre la vie.

Créons, inventons, étudions, entraidons-nous et construisons un autre avenir que celui qu’on nous propose.

Un dernier crachat pour la route

Non classé

La suspicion.

Je ne la perçois pas tout de suite chez mes interlocuteurs.trices. Il y a ces questions intrusives dont je ne comprends pas l’intérêt. Il y a ce médecin généraliste fan des tisanes qui va me dire que sans « test génétiques » mon diagnostic n’est pas valide. Il y a ces jugements faits à la hâte sur des traits aussi anodin que ma prosodie. Ma prosodie pédante étonne ou exaspère, et je ne peux rien pour les ragueux.ses qui haussent un sourcil à chaque fois qu’un son sort de ma bouche. La suspicion pèse sur moi dès que je dévoile ma condition d’autiste. Pourtant, c’est souvent quand je me retrouve acculée que je le fais, quand face à ma RQTH mon interlocuteur.trcice, n edécelant pas le signe visible de mon handicap, force l’aveu.

Il y a la suspicion non seulement sur la forme, mais sur le fond de ce que je dis. On ne m’a jamais autant demandé de me justifier sur tous mes propos. Suis-je assez autiste pour parler de l’autisme? Suis-je solidaire d’autres conditions? Suis-je assez ceci, assez cela? Pourquoi ne suis-je pas gentille avec les parents qui étalent la vie de leur rejetons sur la Toile? Ne suis-je pas en train de nuire à ma cause? Il y cet énième relou que vous ne connaissez di d’Ève di d’Adan et qui exige que vous débattiez avec lui par mail ou via Twitter.

Il y a les petites vendettas personnelles, bien sûr. Des prétentions romantiques envers ma personne qui, éconduites, virent à l’attaque de tout ce qui peut sembler « problématique » sur ce blog ou mon fil Twitter. Il y a aussi des animosités toutes simples, sans sentiments éconduits. Dans ce sens, les codes des sphères militantes IRL et celles d’Internet sont étrangement similaires, voire interdépendantes. Je ne jette la pierre à personne, je ne me considère pas exempte d’avoir moi-même ce genre comportements. Je suis juste lassée, ennuyée, de tout ce petit jeux entre les SJW (Social Justice Warriors). J’ai vu des ami.es partir, arrêter leur blog, quitter les réseaux sociaux suite à un harcèlement méthodique et destructeur, impulsé par des personnes qui avait tout intérêt à leur faire perdre autant de crédibilité que possible. J’ai vu les victimes se justifier, donner des détails de leur vie privée pour se défendre, puis j’ai su pour l’internement en HP, j’ai su pour le suicide, je ne voulais pas en savoir plus. Quiconque prendrait la défense de quelqu’un marqué du sceau « d’oppresseur » -ou toutes les formes dans lesquelles se décline ce terme- sur internet est harcelé.e à son tour.

J’ai déjà vues ces dynamiques en dehors d’Internet. Dix ans plus tard, une personne de ma connaissance est toujours persona non grata pour avoir osé remettre en question le leader militant lors d’un mouvement lycéen. Lorsque ceci arriva, son identité a été affichée partout sur les sites militants de l’époque. La question de si cette personne avait raison ou pas, à ce stade, ne se pose pas et ne sert pas à justifier le traitement qui lui a été appliqué. La déshumanisation des personnes avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord ou, pour parler plus pompeusement, les « ennemis politiques » est déjà un problème IRL et je suis effrayée quand je vois la vitesse à laquelle ce processus a lieu sur Internet.

Si IRL j’ai à faire à la suspicion sur ma condition autistique, sur mon blog je dois montrer patte blanche et prouver que je suis une militante acharnée, plus investie que n’importe quel parent, pour avoir le droit de m’exprimer sur ma condition. Il arrive parfois que l’IRL et le virtuel se croisent de manière agréable, comme quand des personnes autistes me disent qu’elles ont adoré ou éclaté de rire en lisant l’un de mes post. Malheureusement, c’est plus souvent de manière malsaine que les deux sphères se croisent: une personne ayant des griefs contre moi IRL va alors profiter de ma minuscule notoriété pour m’atteindre sur Internet. Ou l’inverse.  Bref, je me répète.

Il y a longtemps que je me suis éloignée des espaces de militantisme IRL. On peut dire que j’y ai vaguement fait un tour lorsque je commençais à me politiser. Je n’y suis pas restée longtemps, même si au début j’étais enthousiaste de rencontrer des personnes atypiques. Mais j’ai vite déchanté. Je me souviens de cette personne qui vivait très mal ses phases maniaques, mais celles-ci étaient tellement valorisées et vues comme un pur engagement militant qu’elle les poussait très loin. Celles et ceux qui la portaient aux nues n’étaient jamais là pour la voir se fracasser douloureusement à la fin de chaque phase.

J’ai coupé les ponts avec des espaces et pas nécessairement avec des gens. Ce blog est le dernier espace de parole militante qu’il me reste. Je n’en veux plus. J’aime ce blog et il représente une partie de ma vie, ce sont des traces précieuses, des propos ô combien problématiques, parfois, des coups de gueules très récurrents et un défouloir face aux injustices à titre personnel. Le fait est que je n’ai plus besoin de ce défouloir. Je pourrais y écrire d’autres choses, bien sûr. Mais ce serait faire une offense à La Fille Pas Sympa, vous le savez aussi bien que moi. Car si je ne suis toujours pas -et ne serai jamais -« sympa », je n’ai plus l’énergie de m’énerver ou de m’offusquer des conneries des neurotypiques &co. Je suis bien trop occupée à d’autres choses. Mes intérêts spécifiques me prennent du temps, me font un bien fou, mes relations sociales, bien que réduites, sont agréables et je construis une vie paisible et prévisible. Et comme je trouve cela précieux -et exceptionnel- je me préserve en quittant les milieux militants sur Internet. Bien sûr, je n’ai pas dit tout ce que j’avais à dire sur l’autisme, mais je n’en ressens plus le besoin. Le blog restera mais les commentaires seront fermés (au point où j’en suis c’est pareil, j’en ai accepté tellement peu au vu du contenu insultant de la plupart des commentaires « parentaux »). La santé mentale avant tout, les ami.es.

Merci de m’avoir lue,

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La Fille Pas Sympa